Leçons de magie fae / 3
21 mai 2024
— Venez, asseyez-vous, je vous sers un verre ? claironna Clovis — ou bien était-ce Tristan ? — de cette voix grave qui ne cadrait pas avec son corps svelte.
Il n’était ni osseux ni maladif, mais on s’attendait à ce qu’un type qui avait les poumons de Monsieur Loyal se tape au minimum une petite bedaine. C’était un vieux stéréotype, mais il était difficile à dépasser.
Thom et Sam suivirent Tristan sans émettre la moindre réserve, poussés par leur propre confiance, bénis soient leurs crânes épais. Tristan se gratta la tête sous sa perruque, réajusta ses lunettes puis se glissa derrière le bar, en nous indiquant des tabourets hauts pour nous asseoir.
Il attrapa un vieux torchon qui n’avait pas l’air très propre et commença à faire semblant de sécher les grands verres qui attendaient de son côté du bar. Il y avait de la poussière partout : sur les verres, sur les bouteilles, sur le torchon, en suspension dans l’air, et la même étrange sensation de paix totalement incongrue m’envahit une fois de plus, comme si l’hiver était une abstraction et que cette scène, là, maintenant, était un morceau d’été mélancolique en surimpression.
Thom et Sam sautèrent à califourchon sur deux tabourets hauts, bien que les sièges de cuir craquelé soient recouverts d’une épaisse couche de poussière noire. Linus regarda le troisième et le nettoya discrètement avec la manche de son manteau. Moi, j’étais restée là debout, incertaine. Tristan me jeta un long regard perplexe, avant de se remettre en mouvement avec cette énergie presque explosive.
— Oh, pardon, pardon, désolé, s’exclama-t-il, faisant presque tomber le grand verre qu’il était en train de manipuler.
Il refit le tour du bar et essuya pour moi la poussière du quatrième tabouret, en utilisant le même et unique torchon que pour la vaisselle, et en marmonnant :
— Où sont passées mes bonnes manières ? Je suis désolé, vous voyez, je viens d’acheter cet endroit, et il y a encore beaucoup de boulot. Vous savez ce que c’est, vous lancez une affaire, vous investissez vos derniers centimes dans un vieux théâtre parce qu’il est magique et quasi mythique, pour découvrir que vous avez été arnaqué, que le toit s’effondre, que la plomberie et l’électricité sont à refaire et que vous n’avez aucune idée de ce que vous êtes en train de fabriquer.
— Ouais, je connais bien ce problème, plaisantai-je, bien que je n’aie absolument aucune idée de ce dont il parlait.
En fait, ce type avait surtout l’air seul et un peu paumé.
Il était retourné de l’autre côté du bar et s’était remis à nettoyer les verres avec le même torchon dégueulasse. Il poursuivit son manège pendant un moment, puis parut juger que la vaisselle était prête à l’emploi. Personnellement, je ne voyais pas trop la différence, mais mes potes n’avaient pas l’air dégoûtés.
— Alors, qu’est-ce que ce sera ? embraya Tristan. Je crois que j’ai un très bon whisky écossais. Single malt, vieux comme le monde. Attendez une seconde…
Il se tourna vers les étagères derrière lui et fouilla parmi des bouteilles qui étaient elles aussi presque noires de poussière.
Nous acceptâmes tous un fond de whisky et Tristan nous versa des doses de troupier. Une fois servie, je trempai mes lèvres dans la boisson ambrée — mais je n’avais aucune intention de boire ce truc. En fait, c’était un étonnamment bon whisky, même si les verres étaient répugnants.
Tristan nous distribua solennellement des sous-bocks qui semblaient dater des années 20 (pour protéger quoi ? Le bois plein d’échardes de son bar poussiéreux ?). Je posai mon verre, croisai mes doigts encore gantés sur le comptoir, et décidai qu’il était temps de discuter sérieusement.
— Donc, nous sommes un groupe de rock local avec une certaine expérience de la scène, et nous nous demandions si vous seriez intéressé pour nous faire jouer ici une ou deux fois par semaine, une fois que vous aurez fini d’installer l’endroit, bien sûr. Nous pourrions faire des reprises, et nous avons aussi notre propre répertoire, selon ce que vous jugerez le plus approprié pour votre clientèle…
C’était affreusement prématuré, mais il fallait voir les choses du bon côté : on était probablement les premiers à le pitcher. Je ne pouvais pas voir les yeux de Tristan sous ses immenses lunettes noires, mais la qualité de son attention était troublante. Quand il t’écoutait, le gars ne bougeait pas. Pas du tout.
— Excellent, s’enthousiasma-t-il dès que j’eus terminé.
— Euh, vous allez bien transformer cet endroit en bar, n’est-ce pas ? pensai-je à vérifier.
— Bien sûr, bien sûr.
Il m’avait écoutée parler avec beaucoup de sérieux, mais maintenant, son personnage de bonimenteur faisait son grand come-back.
— Parce que vous sembliez sous-entendre que cet endroit a eu un passé particulier en tant que théâtre ? m’enquis-je.
Mais avant que Tristan ne puisse répondre, Thom ajouta :
— Vous êtes sûr de pouvoir remettre cet endroit en état dans un futur proche ?
L’attention de Tristan se porta sur Thom, avec toute sa concentration étrange.
— Et ça vous dérangerait d’enlever vos lunettes ? demanda Thom. J’ai du mal à voir vos yeux.
Tristan rit et son aura de bonimenteur s’estompa à nouveau en un battement de cils.
— La première aura lieu samedi dans trois semaines, déclara-t-il, soudain très sérieux. Vous jouerez les jeudis et les samedis. Je vous attends ici le 3 février pour tester les enceintes. J’ai peur de ne pas pouvoir vous payer au début, mais n’hésitez pas à demander des pourboires au public, et si vous avez des produits dérivés, apportez-les et je vous aiderai à les vendre.
Et il n’avait pas enlevé ses énormes lunettes de soleil kitch.
— Merci pour votre offre, commença Thom.
Il allait essayer de négocier alors qu’il était clair que nous ne pouvions rien demander de plus à ce stade. Je l’ai interrompu avant qu’il ne se ridiculise.
— Pourquoi ne pas commencer à l’essai, et on réévaluera après six semaines ? proposai-je. On jouera des reprises et aussi nos chansons à nous, et on s’adaptera au feedback des clients. Vous nous trouvez un bon emplacement pour notre merch, sur le bar, bien visible. Et on est libres de rompre le contrat à tout moment.
Je ne voyais pas trop comment ce type allait rénover cet endroit en moins trois semaines et ensuite en faire une salle qui tourne dans cet endroit paumé. Mais c’était un plan sans engagement et on n’avait pas grand-chose à perdre. S’il avait un vrai budget de rénovation et qu’il installait une chaudière digne de ce nom, ça pourrait nous faire un studio de répétition chauffé, alors pourquoi pas ?
Tristan sourit et se retourna pour me faire face.
— Ça me va.
Je lui tendis la main, et cette fois, il la saisit. Ses longs doigts froids glissèrent contre les miens, enveloppant ma main jusqu’au poignet, là où le gant se terminait et où ma peau était nue. Ça aurait dû être une poignée de main horrible avec ses doigts glacés, mais ce ne fut pas le cas.
Je réalisai, un peu tard, que je n’avais pas demandé l’accord de mes potes. Linus n’avait pas l’air contrarié. Son sourire serein n’avait pas faibli. Mais Thom me jeta un regard agacé. Sam prit l’initiative de clore la partie professionnelle de la conversation et de passer à d’autres bavardages.
— Alors, d’où tu viens ? demanda-t-il à Tristan. Je n’arrive pas à placer ton accent.
C’est parce que c’est un faux accent, gros malin, pensai-je aussitôt. Mais je tins ma langue. Je me contentai de sourire et décidai que j’avais droit à une autre gorgée de l’étrangement savoureux cocktail whisky-poussière.
— Est-ce qu’il y aura d’autres musiciens ? demanda Thom.
Tristan haussa les épaules.
— J’espère bien. Cette scène a besoin qu’on la joue. Quiconque viendra me voir sera accueilli à bras ouverts à ce stade. N’hésitez pas à en parler à vos amis.
Je voyais bien qu’il ne comptait pas sur un succès immédiat, ce qui aurait été assez stupide de sa part. Mais il y avait dans son ton une sorte de confiance tranquille qui ne pouvait indiquer que deux choses : soit il était fou à lier, soit il possédait des capacités quasi magiques.
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Notes de l’autrice-traductrice
Je dois vous avouer un truc : je n’ai aucune mémoire pour les intrigues. Ça a un gros avantage : je peux regarder dix fois le même film et voir quelque chose de différent, et apprécier la fin voire même être surprise. Je retiens les dialogues, l’ambiance, des moments qui peuvent n’avoir aucun rapport avec l’action principale.
Mais l’intrigue, nope. Il n’y a pas moyen.
Là, c’est mon livre donc j’en ai quand même des vagues notions. Je l’ai écrit en 2021 et je l’ai relu depuis. Pourtant, j’ai l’impression de le découvrir pour la première fois. J’ai vraiment de la chance parfois.
J’espère que ce chapitre vous a plu. N’hésitez pas à laisser un commentaire. À bientôt pour la suite !
XX
Charlotte
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