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Sergio Corbucci (le livre)

Premier livre en français consacré au réalisateur de “Django”, “Le Grand Silence”…

Sergio Corbucci (et moi, et moi, et moi)

Je pourrais dater très précisément le moment du choc de ma rencontre avec le cinéma de Sergio Corbucci. C’était à l’occasion d’une diffusion télévisée d’Il grande silenzio (Le Grand Silence, 1968) sur la seconde chaîne de la télévision française. On disait alors Antenne 2. Je pourrais, mais cela n’a pas tellement d’intérêt. Qu’il me suffise de dire que c’était un après-midi vers 1982, j’étais adolescent encore au lycée et c’étaient les vacances. J’aimais le western depuis toujours, l’américain, celui de John Ford, de Howard Hawks, de Delmer Daves et de tous les autres. J’avais aussi découvert les westerns de Sergio Leone vers dix, douze ans, à l’occasion de reprises au Daumesnil, le cinéma de quartier que je fréquentais à Paris. Je savais donc que l’on faisait des westerns en Italie. Mon père disait qu’ils étaient meilleurs que les westerns américains et il n’était pas le seul à le penser. Mais des informations que j’avais pu récupérer, sur les notules de Télé 7 jours ou dans divers livres, cette production était généralement méprisée : pâles copies, films indigents, grotesques, violents. D’où forcément de ma part une irrésistible curiosité. Au début des années quatre-vingt, le cinéma changeait beaucoup. Il ne se faisait plus de westerns, ni en Italie ni en Amérique. Mis à part Leone, il n’y avait plus de reprises en salle. À la télévision, rappelons qu’il n’y avait que trois chaînes à l’époque (Canal + démarre en 1984), ce genre de films servait de bouche-trou, l’après-midi, pendant les vacances. J’avais ainsi eu l’occasion d’en voir un ou deux, dont Une corde, un colt (1968) de et avec Robert Hossein, qui ne m’avaient pas laissé un souvenir impérissable. Ce qui nous mène à cette après-midi tranquille où, les fesses sur la moquette du salon familial, je m’apprêtais à découvrir ce film curieux avec Jean-Louis Trintignant (tiens encore un Français) et Klaus Kinski, dont le visage faisait peur rien que sur les photographies, dans une sombre histoire de chasseurs de primes et de vengeance. Miam !

Cent minutes plus tard, je restais hébété devant mon petit écran. Je n’en croyais pas mes yeux. Je venais de voir Jean-Louis Trintignant dans le rôle de Silence, le héros vengeur et muet, se faire descendre sans pouvoir répliquer par Kinski, le méchant, très méchant Tigrero, glaçant, et ses hommes. Pour faire bonne mesure, Kinski tuait ensuite la copine du héros (la belle Vonetta McGee) ayant bêtement tenté d’intervenir, puis tous ses otages. Un peu avant, Tigrero avait aussi éliminé un shérif sympathique joué par Frank Wolff. La scène n’était pas très claire alors je me souviens que, jusqu’au bout, j’ai attendu que le shérif revienne et rétablisse l’ordre immuable des choses. Le générique de fin est passé puis une autre émission a commencé, j’attendais toujours. Le shérif ou quelque chose. J’ai pensé qu’ils avaient oublié un morceau. Je n’arrivais pas à concevoir une telle victoire absolue du mal sur le bien. J’avais déjà vu des héros se faire tuer à la fin, mais c’était toujours un sacrifice utile, ou du moins ils emportaient le méchant dans la tombe avec eux. Là non. J’ai décroché mon téléphone et j’ai appelé un ami, et je lui ai demandé s’il venait de voir ce film, et s’il avait bien vu ce que j’avais vu. Oui. Plus tard j’apprendrais que ce film et sa fin nihiliste au possible en avaient traumatisé bien d’autres, les distributeurs américains en premier lieu qui exigèrent une autre fin. Cette fin normale fut tournée avec, comme je l’avais imaginé, l’arrivée in extremis du shérif qui n’était finalement pas mort. Ils tuent Tigrero et ses hommes, sauvent les otages, la fille tombe dans les bras de Trintignant qui balance un de ses sourires inoubliables. Le réalisateur et ses acteurs se débrouillèrent pour filmer ça de façon tellement ridicule que cette fin ne fut jamais montée. Et Il grande silenzio continua à traumatiser ceux qui le découvraient. Je gravais dans mon esprit le nom du réalisateur : Sergio Corbucci. Le film resta pour moi une référence et je le revis une bonne quinzaine d’années plus tard, dans une copie VHS prêtée par l’organisateur de l’Étrange festival. Et puis encore quand je mis le DVD sur mes étagères. Et puis encore. J’ai appris à apprécier le film dans sa totalité, à mieux saisir la portée de sa transgression, à comprendre mon traumatisme originel, et à me passionner pour son auteur, Sergio Corbucci.
À vrai dire, j’avais déjà vu un de ses films. L’année d’avant, pour les vacances de Noël, j’avais assisté en salle à Chi trova un amico, trova un tesoro (Salut l’ami, adieu le trésor, 1981). C’était un film avec le couple Bud Spencer et Terence Hill encore au sommet de leur gloire, sinon de leur talent, et pour ce genre de film, je ne faisais pas encore attention au nom du réalisateur. Je me souviens m’être beaucoup amusé à un film avec des gags de dessin animé, léger et bon enfant. Rétrospectivement le grand écart entre ces deux œuvres m’apparaît comme l’une des clefs du cinéma de Sergio Corbucci. Il me faudra une dizaine d’années pour découvrir une autre œuvre du cinéaste. Sauf erreur de ma part, Chi trova un amico, trova un tesoro est le dernier film de Sergio Corbucci distribué normalement dans les salles françaises. Dès la fin des années 70, le cinéma italien emprunte une pente dramatiquement descendante, fermeture massive des salles, mainmise de la télévision couplée à l’explosion des chaînes privées – Silvio Berlusconi, unique objet de mon ressentiment –, incapacité du cinéma populaire à se renouveler. Après le péplum, le western, le polar, l’horreur et le « giallo », les grands artisans comme Lucio Fulci, Sergio Martino, Giuliano Carnimeo ou Enzo G. Castellari en sont réduits à de pâles copies fauchées des succès américains du moment. Surnagent les derniers feux des maîtres, Federico Fellini, Dino Risi, Marco Fererri, Ettore Scola, et puis quelques rares et belles exceptions comme Nanni Moretti. Reste pourtant une production nationale régulière mais qui ne passe plus la frontière. Corbucci tournera sans débander jusqu’à sa mort soudaine en 1990, et non sans succès, mais ses films ne me seront pas accessibles.
L’étape suivante fut un livre. En 1985, je partis en septembre à Bruxelles pour présenter le concours d’entrée à l’INSAS, fameuse école de cinéma. J’échouais au concours mais je revins avec un bouquin qui comptera beaucoup pour moi : Le Western italien, un opéra de la violence de L. Staig et T. Williams. En attendant de voir les films, je le lirai de nombreuses fois et il sera mon guide principal en la matière. Une large place est consacrée aux westerns de Sergio Corbucci, dont le cinéma est qualifié par ailleurs de « mélange paradoxal de vulgarité et de perspicacité ». Contre les titres les plus connus, les auteurs mettent en avant Gli specialisti (Le Spécialiste, 1969), fameux western avec Johnny Hallyday qui se révélera tout à fait estimable, et surtout un film inédit I crudeli (1967), auquel sont consacrées de nombreuses pages. Le ton passionné du texte, les inoubliables photographies en noir et blanc de cette véritable tragédie antique dans l’Ouest feront de ce film un objet de fantasme jusqu’à sa vision à plus de vingt ans de là. Il sera à la hauteur de cette attente. J’ai désormais une bonne connaissance théorique de la partie centrale de la filmographie de Corbucci. Je sais qu’en ce qui concerne le western, il est tout à côté de l’autre Sergio, Leone.
Au début des années quatre-vingt-dix, à l’occasion d’une virée en Italie, je tombe sur le premier numéro d’une collection de VHS en kiosque, Les Grands Succès du western italien avec deux films : le fameux Django (1966) du maestro et El Chuncho (El Chuncho, Quien sabe ?, 1966) de Damiano Damiani. Ce sont des versions italiennes non sous-titrées, mais je me débrouille. Ces deux films m’exaltent au possible, réveillant mon goût pour le genre. Avec le temps, les outils de ma cinéphilie se sont bien développés, de revues en livres, et bientôt Internet. Je vais pouvoir envisager une exploration en règle de l’œuvre corbuccienne. Django a été un choc, mais d’ordre esthétique cette fois. Je pénètre avec ce film dans un univers radical et plus profondément italien que celui de Sergio Leone. Après la VHS, l’arrivée du DVD et les éditions françaises de plusieurs films vont me permettre d’élargir mon champ d’étude. Mais c’est directement d’Italie que je vais découvrir quelques pièces essentielles de sa filmographie : Il mercenario (Le Mercenaire, 1968), Vamos a matar, Compañeros (1970), ses péplums et les comédies du début des années 60 avec Totò. Car avec les réévaluations des années deux mille, notamment l’activisme de Quentin Tarantino, l’autre Sergio acquiert son statut de cinéaste culte et de maître du western « all’italiana ». Mais sa filmographie se révèle plus complexe et plus riche. Des mélodrames du début aux comédies en passant par le péplum, le « giallo » et quelques œuvres inclassables comme Il bestione (Deux grandes gueules, 1974), Corbucci ne saurait se limiter à sa brillante série de westerns. Il faut traquer les films, en Italie toujours, parfois en Allemagne, sur Internet aussi et parfois même par des moyens que la morale réprouve. Mais pas l’appétit cinéphile. Longue collection qui arrive à ces cinq premières minutes d'Acque amare (1954) dénichées sur YouTube. Et quand il s’agit d’écrire sur le cinéma, celui de Corbucci me vient tout naturellement. Après les films, la traque aux informations s’avère tout aussi excitante car elles sont peu nombreuses. Pas de livre en français, une unique autobiographie au tirage confidentiel en Italie, peu d’entretiens, beaucoup de choses éparses, fragmentaires, Corbucci façon puzzle avec quelques pièces difficiles à trouver comme le Ciné Zine Zone 50, le fanzine de Pierre Charles de 1992 ou le dossier en deux parties de la revue Nocturno en Italie. Qu’importe, il y a le plaisir de l’enquête.
Sergio Corbucci est devenu une pièce maîtresse de ma filmographie. Moi, l’amoureux des grandes formes classiques, l’inconditionnel de John Ford, j’adore aussi me perdre dans les recoins du cinéma de série, cinoche populaire, films d’exploitation, curiosités, voire monstruosités en tous genres. C’est peut-être parce que je n’y ai pas eu accès dans ma jeunesse, né un poil trop tard pour connaître les grandes années de Midi Minuit Fantastique, des salles de quartier, de la Hammer Film, du western italien, de la vague de Hong Kong, du fantastique espagnol, du « poliziottesco », de tout un cinéma violent, coloré, audacieux, inventif, commercial, pas prétentieux, sincère quand même quant à une certaine idée du cinéma. Un cinéma qui disparaît des écrans quand je commence à fréquenter les salles, mais qui, par un effet de cycle bienvenu, revient aujourd’hui par le DVD et par Internet, agrémenté d’un échange entre amateurs du monde entier que le réseau permet. Dans ce paysage où presque tout est désormais accessible, Sergio Corbucci m’apparaît comme un marqueur essentiel. Une filmographie riche de soixante titres qui couvre quarante années de cinéma italien, en épousant les mouvements et les modes, réalisateur connu mais pas reconnu, commercial mais avec une forte personnalité et un style marqué, Sergio Corbucci est un terrain encore largement en friche. L’homme aussi me séduit, l’image du moins que je m’en fais à travers les témoignages et ses films. Corbucci est un romain dans l’âme, un méridional bon vivant, pratiquant l’humour comme d’autres la religion, blagueur sur les plateaux, avec une constante, « Che simpatico ! », et une solide réputation de feignant, ce qui n’est pas pour me déplaire mais qui est sans doute à nuancer parce qu’on ne fait pas soixante films en quarante ans, sans compter les autres collaborations, avec un poil dans la main. Il y a dans son œuvre de l’ironie, parfois une pointe de cynisme, un peu d’une désinvolture qui ne manque pas d’élégance, mais aussi beaucoup d’humanité et même de l’idéalisme, nuancé d’une dérision qui l’empêche de se prendre au sérieux, le plaisir de filmer les femmes, le sens de l’espace et du mouvement. Et s’il a tué son héros d’Il grande silenzio, ce qui le caractérise sans doute le mieux, c’est cette réplique de Kowalski, « il polacco », au révolutionnaire idéaliste Paco Roman auquel il vient une nouvelle fois de sauver la peau dans ce film magnifique, Il mercenario : « Continue de rêver, Paco Roman, mais rêve les yeux ouverts ! »

Vincent Jourdan