BackBackMenuCloseFermerPlusPlusSearchUluleUluleUluleChatFacebookInstagramLinkedInTwitterYouTubefacebooktwitterB Corporation

Sergio Corbucci (le livre)

Premier livre en français consacré au réalisateur de “Django”, “Le Grand Silence”…

  • Le tirage spécial Ulule bientôt disponible !

    Bonjour

    Le tirage spécial Ulule est en cours d'impression… réception des exemplaires courant juillet…

    Les cartes et ex libris sont eux aussi en impression, bref tout sera prêt fin juillet. Nous vous contacterons pour savoir à quel moment vous les envoyer (vacances ou pas vacances ?)

    Cordialement… et bon été !

  • Le Spécialiste

    Second abjectif atteint. Merci à tous et toutes. Pour marquer le coup, je vous propose un texte sur Gli specialisti (Le Spécialiste), un film présenté à Cannes cette année (sur la plage) et qui va bénéficier d'une ressortie en Blu-ray.

    Le spécialiste du titre français de ce western que signe Sergio Corbucci en 1969 n'est autre que Johnny Hallyday. A cette époque le chanteur a des envies de cinéma et sa dernière expérience en date, À tout casser de John Berry en 1968 avec Eddie Constantine et Michel Serrault, n'a pas été convaincante. Le western, de préférence européen, violent et baroque, est à la mode et rempli les salles. Halliday aime l'idée et c'est Jean- Louis Trintignant, ravi de son expérience avec Corbucci sur Il grande silenzio (Le Grand silence - 1968), qui conseille le réalisateur italien au rocker belge. Les deux hommes se rencontrent à Paris et le courant passe. Gli specialisti (Le Spécialiste) sera une coproduction européenne dans les règles avec les Film Marceau de Paris, Adelphia Cinematografica de Rome et Neue Emelka de Munich. Sur l'écran, Johnny Hallyday y sera Hud, pistolero énigmatique venu venger son frère lynché pour une histoire de vol. La jeune Sylvie Fennec, Serge Marquand, et Françoise Fabian, elle aussi sans doute renseignée par Trintignant avec qui elle va tourner Ma nuit chez Maud d’Éric Rohmer, complètent la part française. Mario Adorf apporte la touche allemande en bandit mexicain et manchot. Gastone Moschin, pour l’Italie, compose le shérif Gideon, proche de celui joué par Franck Wolff dans Il grande silenzio, entouré des seconds couteaux habituels du genre. Corbucci écrit le scénario avec l'un de ses fidèles complices, Sabatino Ciuffini, et développe une histoire aux nombreuses ramifications qui emprunte à ses films précédents. Hud, de retour dans sa ville natale, catalyse les haines et les lâchetés de la bonne cité de Blackstone. Mais il attire en outre l'admiration trouble d'un groupe de jeunes voyous, l'amour d'une jeune femme rêveuse, la sympathie rigide du shérif, et la rivalité du mexicain El Diablo en contentieux lui aussi avec la ville. Il y a donc tout un ballet de personnages autour de cette nouvelle variation sur le pistolero peu bavard, marqué par le passé et destiné à un véritable chemin de croix pour régler ses comptes.

    Gli specialisti est le neuvième western de Corbucci en cinq ans. Il a développé avec ces films une veine sombre, marquée par la violence, un humour grinçant, des touches gothiques proches du fantastique (les cimetières, le cercueil de Django, l’utilisation du rouge), une esthétique de fin du monde (la boue, la pluie, la neige, le délabrement), et une déconstruction radicale de l'imagerie du western classique. Il y a trouvé le succès et une place de choix aux côté de son collègue, concurrent et ami Sergio Leone. Avec Il grande silenzio et son final nihiliste, Corbucci est allé plus loin que les autres, aussi loin qu'il était possible d'aller dans le renversement des archétypes du genre. Du coup, Gli specialisti qui se situe dans la même veine, ne peut qu'être en retrait. D'autre part Corbucci, entre ces deux films « noir, c'est noir » a tourné Il mercenario (El Mercenario – 1968) qui est une comédie d'aventures située au cours de la révolution mexicaine. Ce film a aussi eu un gros succès et il correspond mieux au tempérament du metteur en scène. Car si Corbucci ne se fait guère d'illusions sur la nature humaine, s'il est toujours prêt à brocarder l'hypocrisie, la morgue des puissants, la bêtise sous ses diverses formes dans un esprit anarchisant bien de son époque, c'est aussi un bon vivant, heureux dans son métier, conscient de ce que lui apporte le succès et la comédie, la comédie acide à l'italienne, est ce qui lui convient par dessus tout. C'est vers elle qu'il s'est tourné pour se sortir des mélodrames de son début de carrière. C'est vers elle qu'il reviendra, sous diverses formes à plusieurs reprises. La comédie est au cœur de ses meilleurs films et à leur façon, les westerns désespérés qui ont fait sa renommée, surtout à l'international, sont autant de comédies noires. Il mercenario montre une nouvelle voie alors que Gli specialisti clôture un cycle et le fait en beauté.

    Le film reste dans le ton par son ambiance, son style et les thématiques. C’est Dario Di Palma qui signe la photographie en Technicolor et Techniscope, la qualité technique d’Il mercenario, mais qui réinvestit les décors montagneux de Cortina d’Ampezzo utilisés pour Il grande silenzio, avec l’ambiance de froid et de désolation, la neige en moins. Corbucci et Enrico Sabatini accentuent le côté baroque des costumes dans l’air du temps de 1969, avec plus ou moins de bonheur. Hud a un côté rock star appuyé avec ses tenues sombres, son gilet et sa veste mauve. Clin d’œil à Sergio Leone, il se protège pour le duel final avec ce gilet en cotte de mailles médiévale. C’est fou le nombre de morceaux d’armures que l’on peut trouver dans l’Ouest corbuccien. L’improbable bandit mexicain des montagnes a aussi une sacrée allure, sans parler des revers de la veste du shérif. Mais le plus beau télescopage de la contemporanéité du film avec sa temporalité, ce sont les quatre jeunes voyous qui vont se révéler les adversaires les plus redoutables de Hud. Visuellement et intellectuellement, ce sont des hippies sortis tout droit de Woodstock et des groupuscules gauchistes, qui fument de la marijuana, pratiquent l’amour libre et proposent un terrifiant happening aux citoyens de Blackstone lors de l’impressionnante scène finale. Ils y obligent la population retenue en otage à se mettre nus et à ramper dans la rue principale pour amener Hud à venir les affronter. Corbucci fait preuve d’un radicalisme visuel dont on ne trouvera pas d’équivalent sur un écran avant le Salò de Pier Paolo Pasolini six ans plus tard. Il flotte sur cette scène un vent de folie, les réminiscences d’images venues des camps de concentration de la seconde guerre mondiale, la prémonition d’autres épouvantes, des Khmers rouges à la révolution culturelle chinoise. Comme Hallyday qui chantait « Cheveux longs, idées courtes », Corbucci n’a aucune affinité avec le mouvement hippie tout en déclarant que son film est « contre l’oppression exercée par les riches ». Un coup à droite, un coup à gauche, il reste fidèle à son fond un peu anarchiste et à sa méfiance instinctive des systèmes. Les notables de Blackstone en prennent pour leur grade et lors d’une scène marquante, Hud blessé, défiant la ville depuis le balcon de la banque, livre des billets de banque par poignées aux flammes. Serge Gainsbourg puissance dix mille. Cette scène, comme celle du nu collectif, ne va pas plaire à la censure et la production fera des coupes sans prévenir le réalisateur qui va en concevoir une légitime amertume.

    Gli specialisti ne manque ni d'idées, ni d'ambition. Mais la qualité d’écriture comme d’interprétation est inégale. Le personnage le plus intéressant est celui de Virginia Pollywood, directrice de la banque de Blackstone. Françoise Fabian donne de l’épaisseur à un personnage original, un des plus beaux personnages féminins chez un réalisateur qui n’en est pas avare. Virginia est une femme qui a dû batailler pour obtenir sa place au sein des notables et elle a su se montrer aussi féroce que les mâles. Dure et déterminée, elle n’hésite pas non plus à utiliser ses charmes de femme mûre pour arriver à ses fins et entortiller le naïf shérif lors d’une mémorable scène de bain qui mêle érotisme et comédie. Pourtant, Fabian sait faire ressentir chez Virginia un passé douloureux et la difficulté de son combat pour s’imposer comme femme dans cet univers très masculin. Hallyday, lui, s’en sort beaucoup mieux que ce qui a souvent été dit. Il est tout à fait crédible dans les scènes d’action mais manque un peu de la prestance de Franco Nero comme de l’expérience de Trintignant qui faisait mieux passer les fêlures de son personnage. Le film, en France, est ramené à la seule figure du chanteur. Au pluriel du titre italien (Les spécialistes) se substitue le singulier. Les trois visages de Hallyday, Adorf et Moschin sur l’affiche italienne sont remplacés par Johnny seul sur son cheval pour la version française. Cette image va desservir le film car elle en occulte les qualités qui ne se limitent pas à la prestation de sa vedette. Dernier élément enfin qui en laissera plus d’un perplexe, la composition d’Angelo Franciso Lavagnino. Une musique qui contraste par sa légèreté avec le ton sombre du film, loin des accents morriconiens habituels.

    Le film est un échec. Johnny devra attendre une quinzaine d’années et Jean-Luc Godard pour se remettre vraiment au cinéma. Corbucci encaisse la déception. Sur le moment, le réalisateur peut se dire que son instinct est juste et qu’il est temps de laisser derrière la veine sombre pour cultiver la comédie épique d’Il mercenario. Pourtant, avec le recul, Gli specialisti ne démérite pas dans l’œuvre western de son auteur et s’y insère avec cohérence. La ressortie du film et l'édition restaurée en Blu-ray accompagnée d'un entretien avec Jean-François Rauger devrait permettre de le découvrir loin des idées reçues, attachant, inégal, mystérieux, mélancolique et drôle.

  • Premiers films

    Pour fêter le 50eme contributeur, je vous propose une autre rareté : un extrait du film "Acque amare" qui date de 1954. Vous y découvrirez le chanteur populaire Narciso Parigi, héros aveugle du film, qui interprète "Cosa fanno a Napoli" avec sa guitare. Ce qui est notable dans cette scène, c'est le montage de Franco Fraticelli, très découpé, et qui fait passer dans les échanges de regards, dans le jeu sur les valeurs de plan, une tension contrastant avec la légèreté de la chanson. On reconnaît parmi les acteurs John Kitzmiller et Piero Lulli, futur figure du peplum et du western.

  • Une précieuse archive

    En 1956, Sergio Corbucci tourne "Suonno d'amore" à Vico Equense avec Achille Togliani, chanteur à succès, Bianca Fusari et Paul Muller. Une histoire signée Fernando Barbieri et Bruno Paolinelli à partir d’une chanson à succès de Francesco S. Mangeri. Togliani poussera donc la chansonnette du titre pour un mélodrame dont Corbucci dira qu'il était son pire film. Il s’agit d’un nouvel amour contrarié dans un petit village de pêcheurs. Sur le point de se marier avec la fille d’un armateur, le héros se trouve pris dans un conflit entre de vilains pêcheursqui travaillent à la dynamite et de gentils pêcheurs qui s’y refusent. Ce sera l'avant dernier film de ce genre qui déprimait le réalisateur avant qu'il ne se tourne vers d'autres genres plus à son goût à commencer par la comédie.

    En 1956, Corbucci est encore marié à Mirta Guarnaschelli qui le filme à l'occasion avec une petite caméra 8mm. Certains de ces films ont été mis en ligne, ce qui permet de découvrir Corbucci au travail dans sa période la moins connue, les années cinquante. Un document passionnant sur un tournage de l'époque à découvrir en cliquant sur ce lien (il n'y a pas de code d'intégration) : https://youtu.be/NuM1FeJ-A8M

  • Sergio Corbucci (et moi, et moi, et moi)

    Je pourrais dater très précisément le moment du choc de ma rencontre avec le cinéma de Sergio Corbucci. C’était à l’occasion d’une diffusion télévisée d’Il grande silenzio (Le Grand Silence, 1968) sur la seconde chaîne de la télévision française. On disait alors Antenne 2. Je pourrais, mais cela n’a pas tellement d’intérêt. Qu’il me suffise de dire que c’était un après-midi vers 1982, j’étais adolescent encore au lycée et c’étaient les vacances. J’aimais le western depuis toujours, l’américain, celui de John Ford, de Howard Hawks, de Delmer Daves et de tous les autres. J’avais aussi découvert les westerns de Sergio Leone vers dix, douze ans, à l’occasion de reprises au Daumesnil, le cinéma de quartier que je fréquentais à Paris. Je savais donc que l’on faisait des westerns en Italie. Mon père disait qu’ils étaient meilleurs que les westerns américains et il n’était pas le seul à le penser. Mais des informations que j’avais pu récupérer, sur les notules de Télé 7 jours ou dans divers livres, cette production était généralement méprisée : pâles copies, films indigents, grotesques, violents. D’où forcément de ma part une irrésistible curiosité. Au début des années quatre-vingt, le cinéma changeait beaucoup. Il ne se faisait plus de westerns, ni en Italie ni en Amérique. Mis à part Leone, il n’y avait plus de reprises en salle. À la télévision, rappelons qu’il n’y avait que trois chaînes à l’époque (Canal + démarre en 1984), ce genre de films servait de bouche-trou, l’après-midi, pendant les vacances. J’avais ainsi eu l’occasion d’en voir un ou deux, dont Une corde, un colt (1968) de et avec Robert Hossein, qui ne m’avaient pas laissé un souvenir impérissable. Ce qui nous mène à cette après-midi tranquille où, les fesses sur la moquette du salon familial, je m’apprêtais à découvrir ce film curieux avec Jean-Louis Trintignant (tiens encore un Français) et Klaus Kinski, dont le visage faisait peur rien que sur les photographies, dans une sombre histoire de chasseurs de primes et de vengeance. Miam !

    Cent minutes plus tard, je restais hébété devant mon petit écran. Je n’en croyais pas mes yeux. Je venais de voir Jean-Louis Trintignant dans le rôle de Silence, le héros vengeur et muet, se faire descendre sans pouvoir répliquer par Kinski, le méchant, très méchant Tigrero, glaçant, et ses hommes. Pour faire bonne mesure, Kinski tuait ensuite la copine du héros (la belle Vonetta McGee) ayant bêtement tenté d’intervenir, puis tous ses otages. Un peu avant, Tigrero avait aussi éliminé un shérif sympathique joué par Frank Wolff. La scène n’était pas très claire alors je me souviens que, jusqu’au bout, j’ai attendu que le shérif revienne et rétablisse l’ordre immuable des choses. Le générique de fin est passé puis une autre émission a commencé, j’attendais toujours. Le shérif ou quelque chose. J’ai pensé qu’ils avaient oublié un morceau. Je n’arrivais pas à concevoir une telle victoire absolue du mal sur le bien. J’avais déjà vu des héros se faire tuer à la fin, mais c’était toujours un sacrifice utile, ou du moins ils emportaient le méchant dans la tombe avec eux. Là non. J’ai décroché mon téléphone et j’ai appelé un ami, et je lui ai demandé s’il venait de voir ce film, et s’il avait bien vu ce que j’avais vu. Oui. Plus tard j’apprendrais que ce film et sa fin nihiliste au possible en avaient traumatisé bien d’autres, les distributeurs américains en premier lieu qui exigèrent une autre fin. Cette fin normale fut tournée avec, comme je l’avais imaginé, l’arrivée in extremis du shérif qui n’était finalement pas mort. Ils tuent Tigrero et ses hommes, sauvent les otages, la fille tombe dans les bras de Trintignant qui balance un de ses sourires inoubliables. Le réalisateur et ses acteurs se débrouillèrent pour filmer ça de façon tellement ridicule que cette fin ne fut jamais montée. Et Il grande silenzio continua à traumatiser ceux qui le découvraient. Je gravais dans mon esprit le nom du réalisateur : Sergio Corbucci. Le film resta pour moi une référence et je le revis une bonne quinzaine d’années plus tard, dans une copie VHS prêtée par l’organisateur de l’Étrange festival. Et puis encore quand je mis le DVD sur mes étagères. Et puis encore. J’ai appris à apprécier le film dans sa totalité, à mieux saisir la portée de sa transgression, à comprendre mon traumatisme originel, et à me passionner pour son auteur, Sergio Corbucci.
    À vrai dire, j’avais déjà vu un de ses films. L’année d’avant, pour les vacances de Noël, j’avais assisté en salle à Chi trova un amico, trova un tesoro (Salut l’ami, adieu le trésor, 1981). C’était un film avec le couple Bud Spencer et Terence Hill encore au sommet de leur gloire, sinon de leur talent, et pour ce genre de film, je ne faisais pas encore attention au nom du réalisateur. Je me souviens m’être beaucoup amusé à un film avec des gags de dessin animé, léger et bon enfant. Rétrospectivement le grand écart entre ces deux œuvres m’apparaît comme l’une des clefs du cinéma de Sergio Corbucci. Il me faudra une dizaine d’années pour découvrir une autre œuvre du cinéaste. Sauf erreur de ma part, Chi trova un amico, trova un tesoro est le dernier film de Sergio Corbucci distribué normalement dans les salles françaises. Dès la fin des années 70, le cinéma italien emprunte une pente dramatiquement descendante, fermeture massive des salles, mainmise de la télévision couplée à l’explosion des chaînes privées – Silvio Berlusconi, unique objet de mon ressentiment –, incapacité du cinéma populaire à se renouveler. Après le péplum, le western, le polar, l’horreur et le « giallo », les grands artisans comme Lucio Fulci, Sergio Martino, Giuliano Carnimeo ou Enzo G. Castellari en sont réduits à de pâles copies fauchées des succès américains du moment. Surnagent les derniers feux des maîtres, Federico Fellini, Dino Risi, Marco Fererri, Ettore Scola, et puis quelques rares et belles exceptions comme Nanni Moretti. Reste pourtant une production nationale régulière mais qui ne passe plus la frontière. Corbucci tournera sans débander jusqu’à sa mort soudaine en 1990, et non sans succès, mais ses films ne me seront pas accessibles.
    L’étape suivante fut un livre. En 1985, je partis en septembre à Bruxelles pour présenter le concours d’entrée à l’INSAS, fameuse école de cinéma. J’échouais au concours mais je revins avec un bouquin qui comptera beaucoup pour moi : Le Western italien, un opéra de la violence de L. Staig et T. Williams. En attendant de voir les films, je le lirai de nombreuses fois et il sera mon guide principal en la matière. Une large place est consacrée aux westerns de Sergio Corbucci, dont le cinéma est qualifié par ailleurs de « mélange paradoxal de vulgarité et de perspicacité ». Contre les titres les plus connus, les auteurs mettent en avant Gli specialisti (Le Spécialiste, 1969), fameux western avec Johnny Hallyday qui se révélera tout à fait estimable, et surtout un film inédit I crudeli (1967), auquel sont consacrées de nombreuses pages. Le ton passionné du texte, les inoubliables photographies en noir et blanc de cette véritable tragédie antique dans l’Ouest feront de ce film un objet de fantasme jusqu’à sa vision à plus de vingt ans de là. Il sera à la hauteur de cette attente. J’ai désormais une bonne connaissance théorique de la partie centrale de la filmographie de Corbucci. Je sais qu’en ce qui concerne le western, il est tout à côté de l’autre Sergio, Leone.
    Au début des années quatre-vingt-dix, à l’occasion d’une virée en Italie, je tombe sur le premier numéro d’une collection de VHS en kiosque, Les Grands Succès du western italien avec deux films : le fameux Django (1966) du maestro et El Chuncho (El Chuncho, Quien sabe ?, 1966) de Damiano Damiani. Ce sont des versions italiennes non sous-titrées, mais je me débrouille. Ces deux films m’exaltent au possible, réveillant mon goût pour le genre. Avec le temps, les outils de ma cinéphilie se sont bien développés, de revues en livres, et bientôt Internet. Je vais pouvoir envisager une exploration en règle de l’œuvre corbuccienne. Django a été un choc, mais d’ordre esthétique cette fois. Je pénètre avec ce film dans un univers radical et plus profondément italien que celui de Sergio Leone. Après la VHS, l’arrivée du DVD et les éditions françaises de plusieurs films vont me permettre d’élargir mon champ d’étude. Mais c’est directement d’Italie que je vais découvrir quelques pièces essentielles de sa filmographie : Il mercenario (Le Mercenaire, 1968), Vamos a matar, Compañeros (1970), ses péplums et les comédies du début des années 60 avec Totò. Car avec les réévaluations des années deux mille, notamment l’activisme de Quentin Tarantino, l’autre Sergio acquiert son statut de cinéaste culte et de maître du western « all’italiana ». Mais sa filmographie se révèle plus complexe et plus riche. Des mélodrames du début aux comédies en passant par le péplum, le « giallo » et quelques œuvres inclassables comme Il bestione (Deux grandes gueules, 1974), Corbucci ne saurait se limiter à sa brillante série de westerns. Il faut traquer les films, en Italie toujours, parfois en Allemagne, sur Internet aussi et parfois même par des moyens que la morale réprouve. Mais pas l’appétit cinéphile. Longue collection qui arrive à ces cinq premières minutes d'Acque amare (1954) dénichées sur YouTube. Et quand il s’agit d’écrire sur le cinéma, celui de Corbucci me vient tout naturellement. Après les films, la traque aux informations s’avère tout aussi excitante car elles sont peu nombreuses. Pas de livre en français, une unique autobiographie au tirage confidentiel en Italie, peu d’entretiens, beaucoup de choses éparses, fragmentaires, Corbucci façon puzzle avec quelques pièces difficiles à trouver comme le Ciné Zine Zone 50, le fanzine de Pierre Charles de 1992 ou le dossier en deux parties de la revue Nocturno en Italie. Qu’importe, il y a le plaisir de l’enquête.
    Sergio Corbucci est devenu une pièce maîtresse de ma filmographie. Moi, l’amoureux des grandes formes classiques, l’inconditionnel de John Ford, j’adore aussi me perdre dans les recoins du cinéma de série, cinoche populaire, films d’exploitation, curiosités, voire monstruosités en tous genres. C’est peut-être parce que je n’y ai pas eu accès dans ma jeunesse, né un poil trop tard pour connaître les grandes années de Midi Minuit Fantastique, des salles de quartier, de la Hammer Film, du western italien, de la vague de Hong Kong, du fantastique espagnol, du « poliziottesco », de tout un cinéma violent, coloré, audacieux, inventif, commercial, pas prétentieux, sincère quand même quant à une certaine idée du cinéma. Un cinéma qui disparaît des écrans quand je commence à fréquenter les salles, mais qui, par un effet de cycle bienvenu, revient aujourd’hui par le DVD et par Internet, agrémenté d’un échange entre amateurs du monde entier que le réseau permet. Dans ce paysage où presque tout est désormais accessible, Sergio Corbucci m’apparaît comme un marqueur essentiel. Une filmographie riche de soixante titres qui couvre quarante années de cinéma italien, en épousant les mouvements et les modes, réalisateur connu mais pas reconnu, commercial mais avec une forte personnalité et un style marqué, Sergio Corbucci est un terrain encore largement en friche. L’homme aussi me séduit, l’image du moins que je m’en fais à travers les témoignages et ses films. Corbucci est un romain dans l’âme, un méridional bon vivant, pratiquant l’humour comme d’autres la religion, blagueur sur les plateaux, avec une constante, « Che simpatico ! », et une solide réputation de feignant, ce qui n’est pas pour me déplaire mais qui est sans doute à nuancer parce qu’on ne fait pas soixante films en quarante ans, sans compter les autres collaborations, avec un poil dans la main. Il y a dans son œuvre de l’ironie, parfois une pointe de cynisme, un peu d’une désinvolture qui ne manque pas d’élégance, mais aussi beaucoup d’humanité et même de l’idéalisme, nuancé d’une dérision qui l’empêche de se prendre au sérieux, le plaisir de filmer les femmes, le sens de l’espace et du mouvement. Et s’il a tué son héros d’Il grande silenzio, ce qui le caractérise sans doute le mieux, c’est cette réplique de Kowalski, « il polacco », au révolutionnaire idéaliste Paco Roman auquel il vient une nouvelle fois de sauver la peau dans ce film magnifique, Il mercenario : « Continue de rêver, Paco Roman, mais rêve les yeux ouverts ! »

    Vincent Jourdan