BackBackMenuCloseFermerPlusPlusSearchUluleUluleUluleChatFacebookInstagramLinkedInTwitterYouTubefacebooktwitterB Corporation

Post Tenebras Lux

Reportage au Kurdistan, sur les ruines de Daesh

  • Post Tenebras Lux - Au-delà des cendres

    Cher tous,

    Quelques nouvelles d’Iraq où j’avais fini par rester deux mois.
    Cliquez ici pour voir l'intégralité des photos (cliquez sur les diaporamas pour visualiser les images haute définition).
    Mais tout d’abord, j'ai le plaisir de vous annoncer qu'un premier reportage vient d’être publié dans le dernier Marianne, en kiosque jusqu’à ce jeudi 18 juillet ! Et tout cela grâce à vous !

    C’est au travers d’un véritable déluge que je quittai Erbil pour Sulaymaniya, deuxième ville du Kurdistan.

    De Syrie en Iran, des pluies torrentielles associées à la fonte des neiges et à la mauvaise gestion des bassins versants enflèrent les rivières déjà en crue et provoquèrent de nombreuses inondations. Le CICR dut intervenir et la situation devint parfois compliquée pour de nombreux réfugiés. La position en amont du Kurdistan lui valut d’être relativement épargné. Cet afflux liquide eut du moins le mérite d’assurer un printemps verdoyant et vaporeux, plaisir exquis pour le photographe.

    Sulaymaniya, fief de la seconde force politique du pays. Étroitement liée à la mémoire de Halabja, aux attaques chimiques perpétrées sous Saddam Hussein contre les Kurdes et à la résistance des Peshmergas. Moins internationale et bétonisée qu’Erbil, je dirais que la ville assume davantage sa territorialité rurale. Le bazaar y déploie une palette de couleurs, de fraîcheur et de nostalgie directement extraite des campagnes. Une véritable basse-cour s’y formait le vendredi. Y faire un tour, comme dans toute ville du Moyen Orient, offre toujours de quoi sustenter les attentes du regard occidental. Mais si l’on y trouve quelque chose de l’essence d’une culture, gare aux amalgames car le bazaar concentre souvent ce qu’il y a de meilleur comme ce qu’il y a de pire. Le récital des marchands des thés que scande la percussion des coupelles en porcelaine, le racolage des camelots et artisans que l’on peut assimiler aux « cris » des rues que l’on pouvait encore entendre chez nous au 19ème siècle. Mais aussi l’intolérance religieuse, les miasmes fétides, la prostitution ou les combats de coqs prohibés et menés dans d’obscures arènes dissimulées par la nuit.

    La visite d’Halabja, triste témoignage de l’oppression baasiste, ainsi que de la région du Hawraman dans l’est du pays fut ma première incursion rurale véritable. On y réalise combien la montagne est constitutive de l’identité kurde. Diverses grottes y furent le refuge des luttes passées et de nombreux troupeaux procurent les produits si caractéristiques de la gastronomie locale. Observant des pentes herbeuses qui seraient aujourd’hui délaissées dans nos chères Alpes, on s’y surprend à distinguer des centaines de silhouettes courbées en quête de plantes, champignons et autres herbes colportées dans les marchés.

     

    A l’occasion d’une première randonnée au sein de champs de mines, je décelai des ruines récentes et autres signes des conflits passés. Le voisinage de l’Iransuscite naturellement des tensions mais surtout un florilège de trafics en tout genre. Surtout dans cette région peuplée de Kurdes de part et d’autre de la frontière, l’ethnie étant particulièrement paupérisée et maltraitée sur le versant perse. Les témoignages de divers passeurs des montagnes alentours me persuadèrent de rester un peu. Je passai une semaine dans une famille vivant notamment de la contrebande, me risquant tous les jours à approcher davantage la frontière iranienne. Les circonstances géopolitiques que l’on connaît et le regain de tensions entre Washington et Téhéran accrurent toutefois l’obstruction de la frontière. Et je fus déçu de ne pas pouvoir accompagner jusqu’au bout les contrebandiers auxquels je m’étais lié. Empêché soit par les autorités locales, soit par la crainte des Pasdarans et autres agents iraniens particulièrement vétilleux le long de leur frontière.

    C’est sur cette expérience qu’est basé l’article de Marianne.

    L’attente stérile ainsi qu’un accident de voiture qui aurait pu m’être fatal me décida à rentrer à Sulaymaniya. Je goûtai alors aux agréments inattendus d’une cité incroyablement portée sur les arts. Un nouvel angle journalistique se dessinait : dresser le portrait méconnu et minoré d’un Kurdistan non plus phénix mais ayant bien pris son envol. Comme une phase avancée de ce que signifie la formule Post Tenebras Lux. La création, qu’elle soit musicale, picturale mais aussi entrepreneuriale y est tangible à tout instant. Je rencontrai des artistes doués, parfois renommés, souvent maudits. Je suivis même une troupe de danse, ses doutes et ses progrès jusqu’à l’accomplissement d’une représentation ovationnée. Loin des cendres, bien éloignés des ruines.

    Ayant déjà transformé l’essai des dix jours initialement prévus, je choisis de rester un mois supplémentaire après ces prémisses encourageantes. Et vous saurez pourquoi dans ma prochaine news.

    Avec toute ma reconnaissance,

    Christopher

  • Post Tenebras Lux - Notre Dame is burning, here comes Iraqi blaze

    English version

  • Aux flammes de Notre Dame, voici le brasier d'Iraq

    Chers amis,

    La campagne de crowdfunding fut un succès réel. Du fond du cœur, je vous en remercie.
    Vous ne serez pas déçus.

    Pour visionner les photos en haute résolution, cliquez par ici !

    Je vous écris de Sulaymaniya, au Nord-est de l’Iraq, où je me trouve depuis plus de trois semaines déjà. Des opportunités de reportages passionnants m’y maintiennent et je me réjouis d’en partager les trépidations dans de prochains mails. En attendant, je me laisse pousser barbe et cheveux afin d’en faciliter la réalisation.

    Le Kurdistan irakien fut atteint dans la soirée du 20 mars. Et c’est à tombeau ouvert que mon amie journaliste Berivan et moi-même évoluâmes le long d’une frontière syrienne verrouillée. Palissade de barbelés, no man’s land, tourelles de meurtrières et tumulus destinés aux chars de combat. A l’horizon, d’épaisses fumées noires. On en perçut l’origine plus tard en Iraq. Les Kurdes de Mésopotamie, du Kurdistan et du Rojava, mettaient feu à des tas de pneus avant d’improviser des rondes tout autour. C’était veille du Newroz, le Nouvel An perse et kurde.

    Il ne nous fallut que 2 heures pour passer les tracas administratifs de la frontière. Sciemment, les gardes-frontières kurdes furent peu regardants quant aux dizaines de cartouches de cigarettes et autres marchandises qui comblaient les espaces présupposés vacants du véhicule qui nous transportait. Sitôt le Kurdistan, nous fûmes pris en charge par la tribu des Harki, l’une des familles importantes alliée du pouvoir. Privilège qui nous vint des relations locales de Berivan dont le nom signifie « la laitière », figure traditionnelle de la résistante kurde.

    L’euphorie du Newroz démarra sur la colline d’Aqra, laquelle capte le regard de tous les Kurdes en cette soirée. Processions de torches vives, tirs en l’air, feux d’artifice et farandoles bras dessus bras dessous. La nouvelle année fut ensuite consacrée par d’innombrables pique-niques dans les collines qui bordent Erbil, la capitale de la Province autonome du Kurdistan. C’est là l’un des passe-temps printaniers favoris, avant l’arrivée des fortes chaleurs. Suivant l’impeccable tradition de l’accueil en ces contrées, nous fûmes exagérément gâtés par les Harkis. Fière de ses origines nomades des montagnes du nord à cheval avec la Turquie, notre tribu-hôte nous conduisit à son festin en plein-air. Un convoi d’une trentaine de Land Cruisers V8 blanches et intérieur cuir fila dans la rase campagne, des gars arborant leur AK47 type Osama pour notre sécurité.

    Les chorégraphies traditionnelles s’enchaînèrent sur les rythmes d’un chanteur vociférant. Chassés croisés, pas complexes et balancements du buste saccadés. Et ce dans une orgie de viandes, de riz au sirop de grenade et de pâtisseries. La soirée s’acheva au coin du feu, la silhouette des hommes portant le cemedanî, le keffieh local, se dessinant devant la pleine lune.

    Sitôt le protocole honoré, Berivan la brave repartit pour la Turquie. J’abandonnai alors les ors et fastes de mes généreux hôtes pour le vieil Erbil. Il y régnait comme un parfum sulfureux dans une atmosphère enfumée et délétère. J’y découvris toutefois une fougue fabuleuse, l’allégresse des vieux hommes à l’œil facétieux et au geste gaillard. Comme un sursaut de gaieté pour compenser des épreuves souvent inavouables. Un sabbat de conneries étant préférable aux chimères de l’au-delà, si vierges et pures soient-elles.

    Un déluge d’orages, de grêle et de pluies torrentielles mit fin aux diableries. Dans la boue d’un terrain vague, je finis par dénicher un camp de familles qui squattaient des casemates abandonnées. Il s’agit de Yézidis de la région de Mossoul qui avaient fui les horreurs de Daesh. Conducteur de taxi, le père de famille dut subir le chantage des jihadistes avant de s’enfuir pour les montagnes. Lui et sa famille me reçurent tard le soir, dans l’humble intérieur d’un appentis de parpaings et tôle arrangée. Quelques câbles dénudés pirataient le jus d’un pylône voisin pour accommoder de lumière et de pixels cette précarité forcée. Lovés contre leur père, dans l’irrespirable moiteur d’un poêle au pétrole, les gamins aux mèches blondes s’endormaient, bercés par la plainte des adultes.

    Ici, on ne peut échapper aux lamentations. Doléances après Daesh, griefs remontant à l’Anfal -le génocide kurde ordonné par Saddam Hussein en 1988–, murmures contre la corruption et les pouvoirs. Mais j’espère vous dresser le portrait d’un Kurdistan plus contrasté et optimiste dans mon prochain mail.

    Avec toute ma reconnaissance,

    Christopher

  • Post Tenebras Lux - Avant de quitter la Turquie

    Cher tous,

    Nous avons dépassé les 100% pour la campagne de crowdfunding. Encore une fois, un très grand merci à tous !

    Pour ceux qui le voudraient encore, il est encore possible de participer. Tout soutien supplémentaire me permettra d’embaucher un fixeur pour explorer d'autres contrées. Depuis mon entrée au Kurdistan irakien, le reportage prend en effet un nouveau tournant et de nouvelles opportunités se sont offertes. L’idée ne serait toutefois pas de couvrir ce qui a été déjà vu et revu, les atrocités, les femmes et enfants du jihad, bien que je serai nécessairement amené à les croiser. Mais plutôt d’essayer d’entrevoir des perspectives d’avenir et de délier le fil d’histoires plus optimistes. Sur les plans politique, culturel, social ou artistique.

    Mon dernier mail laissait entendre que j’allais traverser des contrées blanches et à la cartographie routière incertaine. On m’assura que la route n’était pas passable et qu’une errance parmi des hameaux coupés du monde après décembre allait assurément m’embourber dans un hiver saisonnier autant que linguistique. 

    Devant l’échéance du Newroz, je jugeai ces obstacles dignes d’être tentés plus tard pendant le retour, après l’Iraq. Et nous choisîmes la facilité du bus pour Diyarbakir. Mais après une halte sur l’île d’Akdamar, retraite de l’église arménienne de Sainte-Croix. Vestige plus que millénaire, l’ancien siège du catholicossat d’une civilisation réprimée doit son bon état à son emplacement ainsi qu’à l’andésite rougeoyante qui la compose. Sous les amandiers à peine en bourgeons, le cimetière et ses bas-reliefs. Les stèles expriment un raffinement soustrait aux aléas du temps et de la discorde. Les astragales minérales arrachent aux mousses d’une patrie hostile leur grâce nonpareille.

    Dans un bus encombré par le désir d’ailleurs, la route pour Diyarbakir nous fit sinuer entre des versants figés par le froid et des checkpoints inflexibles. Une fois arrivés, la capitale spirituelle et politique de cette région kurde de Turquie me frappa d’impressions inégales. D’une part les murailles de basalte de l’antique « Noire Amida » classées au Patrimoine mondial, les fastes de la Grande Mosquée d’architecture syrienne omeyyade, les jardins millénaires et l’entrain des danses sur les arches qui enjambent le Tigre. D’autre part les cicatrices de la répression militaire anti-PKK (la guérilla kurde) de 2016-2017, une partie du centre historique et résidentiel ayant été littéralement rasée pour des raisons évidentes de supervision politique. Dans la lueur orangée d’un chauffage radiant, savourant un vin noir assyrien, un fromage de brebis et des pois chiches soufflés, des artistes engagés nous partagèrent leurs craintes et leurs espoirs.

    Dominant les plaines syriennes de Mésopotamie, la ville de Mardin semble plus volage. Ses rempart couleur de sable, son café blanc et les témoins d’un syncrétisme judaïque, yezidi, arménien et syriaque donnent l’illusion d’une quiétude radieuse. Mais la présence presque furtive d’un contingent de soldats turcs condamne la citadelle qui surplombe la ville. Et un passage à Hasankeyf, ville mi-troglodyte de plus de 10 000 ans, illustre l’emprise de la main de fer du régime. Berceau de la civilisation mésopotamienne, une partie des grottes et de la citadelle est en train d’être submergée suite à l’érection d’un barrage sur le Tigre. Une agglomération grise a été établie plus haut, censée pallier le naufrage de la cité antique.

    Me risquerai-je toutefois à rêver à certains universels qui subliment les conflits, les troubles, les horreurs ? La musique, notamment. On ne peut y échapper ici. Qu’il s’agisse des décibels crachés par les taxis, des appels du muezzin panoptique ou des sarabandes en tout lieu. Plus encore, comment ne pas frémir lorsque, collant l’oreille à la porte d’un monastère assyrien, surgit une rumeur. Émanant de murs immémoriaux, le tintinnabulement d’un encensoir en scandant les phrases, des vêpres, sourds et caverneux. Comme la sensation de profaner les pages d’un manuscrit qui se délite. Ou de communiquer avec d’autres âges, comme en l’église de Sainte-Croix où je me risquai à une improvisation grégorienne que je me réjouis de partager avec vous.

    Autre universel, le geste et les scènes rurales. Comment ne pas s’émerveiller devant la reconnaissance de tel usage et de telle pratique paysanne ancestrale. Ou lorsque le visage d’un berger esquisse un sourire qui m’est familier, déjà perçu dans les Alpes, les Balkans ou ailleurs. Comme une communauté laborieuse, originelle.  Après tout, nous voici bien là à la source de l’agriculture.

    Tranchant un peu avec ces considérations peut-être un peu spirituelles, mon prochain mail relatera la suite irakienne. Je vous écris depuis un État failli, mais les reins bien à l’aise, comme aurait dit Rabelais.

    Avec toute ma reconnaissance,

    Christopher

  • Arriving in Turkish Kurdish area

    [voir plus bas pour la version française]

    Dear family and friends,

    Below, news of my progress in this adventure.
    But, first of all, I’d like to say how much I’ve been touched by your expressions of warm encouragement and support. 
    A big THANK YOU to you all. 

    The Newroz is the Persian and Kurdish new-year. With celebrations beginning on 21st March, my plan has been to arrive in Erbil by 20th March. 

    Hence, as you can see from information placed on Instagram and Facebook (@LuxAltius), I had started by leaving Geneva on 7th March, crossing successively Switzerland, Austria, Slovenia, Croatia, Serbia and Bulgaria by train over four days. This might seem quite rapid, but in fact the relatively slow and intricate means of travel compared to other possibilities allowed me to gather numerous accounts from people along with a variety of recordings and pictures. For example, my two nights in Belgrade revealed the stark contrast between a city of cheerful atmosphere of amorous couples in the streets and chess players on city battlements with that of the massive crowd protesting every week against the authoritarian regime of the country’s President Aleksandar Vuěié. 

    On 11th March I arrived in Istanbul, meeting up with Berivan, a Kurdish friend who is the local correspondent for the BBC and who I’d come to know during last summer’s bike ride from Basel to Istanbul. Almost immediately we had to cross the Bosphorous to catch a train to Ankara, going on to Tatvan, bordering Lake de Van at the limit of Turkish Kurdistan. Overall, it had taken 65 hours of train and eight hours of bus since Geneva enriched with numerous encounters, songs and dances whiling away the time in carriages.

    We subsequently boarded a brand-new cargo boat in which we crossed over to the city of Van on the eastern side of the lake. This took place in an Arctic-like scenario of heavily snow-capped mountains amid a gusting salt-laden wind on this land-locked lake. 

    We had arrived in a country tensely charged politically. With municipal elections due nationally in Turkey at the end of March, the atmosphere is particularly strained here where the government’s Democratic Peoples’ Party candidate is pitted against that of the HDP Kurdish Party. The latter individual, along with others, having been forcibly replaced at the time of the 2016 supposed military coup. 

    This was the position from which I planned to cross the mountains which border the region south of here, gaining successively Siirt and then Diyarbakir.

    There’s a heavy police and military presence in the area with numerous checkpoints. But it allowed me to take in the vision of the surrounding mountainous countryside.  I expected the atmosphere to be even more electric in Diyarbakir, the symbolic and geographical capital of Turkish Kurdistan, the scene of frequent recent demonstrations. 

    In front of me stood immaculate mountains culminating at 3,600 metres. The weather heavy with snow still falling. Nobody could say just how passable the onward path might be. 

    It remained to be seen.  I just hoped to be providing my next update once over the border in Iraki Kurdistan. 

    With my best wishes and thanks once again for your support.