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Lotus Noir Renaissance

Le seul magazine francophone dédié à Magic The Gathering !

Soyez logiques, gagnez à Magic !

J’ai récemment remarqué que Magic : The Gathering faisait régulièrement l’objet de publications scientifiques. Les études scientifiques existantes concernent des domaines aussi variés que l’économie12, l’éducation3, le game design4 ou plus récemment l’informatique avec le développement de l’intelligence artificielle5.

Étant passionné de recherche scientifique (vous avez remarqué les notes de bas de page ?) et de Magic, vous pouvez imaginer ma joie ! Pourtant, il semblerait que dans mon domaine, la psychologie, aucun chercheur ne se soit penché sur le jeu qui nous réunit ici.

De nombreux articles de joueurs professionnels donnent des conseils pour s’améliorer, cependant ces conseils viennent généralement d’impressions, ressentis et autres expériences personnelles. Bien qu'ils soient souvent pertinents, ils ne sont donc pas, à proprement parler, objectifs. C'est pourquoi je vous présente, pour la première fois, cette rubrique parfaitement inédite !

Pourrait-on s’améliorer à Magic grâce à la science ? Je vais vous présenter des théories scientifiques susceptibles de nous aider à progresser tout en essayant de rester le plus objectif possible. Dans ce premier épisode, nous allons parler des « erreurs » faites par notre cerveau, qui peuvent impacter notre manière de jouer, ainsi que des pistes pour les contourner.

LE BAIS D'ATTRIBUTION CAUSALE

L'une des premières théories qui me vient à l’esprit est celle du biais d’attribution causale6. Bien connue des psychologues, cette théorie montre que nous avons tendance à nous tromper quand il s’agit de nous auto-évaluer. Lorsque nous échouons à une tâche, nous avons tendance à attribuer cet échec à une cause externe (donc à tout sauf à nous-même) alors que quand nous réussissons nous avons tendance à attribuer cette réussite à une cause interne (à nous-même, donc).

Essayez vous-même :

Posez la question à quelqu’un de votre entourage qui a passé son permis de conduire récemment et demandez-lui pourquoi il a réussi (ou échoué). Vous allez voir que s’il a réussi, il vous répondra que c’est parce qu’il est un bon conducteur, ou quelque chose d'approchant.

S’il a échoué, il ne vous répondra pas que c’est parce qu’il n’était pas prêt. Il trouvera des explications externes comme "c’est de la faute de l’inspecteur", "quelqu’un a traversé la route sans prévenir"...C’est tout simplement une « erreur » que fait notre cerveau, mais elle est bien pratique ! En effet, elle permet de sauvegarder notre estime de soi et de ne pas désespérer face à la tâche7.

J’ai observé cette erreur d’attribution dans tous les tournois auxquels j'ai participé. 

"J’ai gagné car j’ai été le meilleur" - raison interne : la compétence

"J’ai perdu car je n’ai pas eu de chance" - raison externe : la chance

Bien sûr comme dans tous les jeux impliquant une part d'aléatoire, il est possible de perdre des parties alors que nous avons fait de meilleurs choix que nos adversaires. Cependant, être meilleur que nos adversaires nous permettra d’augmenter nos probabilités de gagner. L’erreur d’attribution causale que fait notre cerveau peut donc nous empêcher de nous remettre en question (Pourquoi penserais-je que je peux m’améliorer alors que j’ai perdu à cause d’un facteur que je ne peux pas contrôler ?).

Mon conseil : à la fin d’une partie, que vous ayez perdu ou gagné, essayez d’analyser tous les choix que vous avez fait : peut-être que l’un de ces choix aurait pu changer le cours de la partie ! Ce dont je suis sûr, c’est qu’accuser la malchance ne permet pas de s’améliorer. Les « erreurs » de notre cerveau s’appellent les biais cognitifs, et il y en a beaucoup.

 

LE BIAIS DE CONFIRMATION ET SES SEMBLABLES

Le biais de confirmation est une autre « erreur » qu’a tendance à faire notre cerveau. Nous allons davantage prendre en compte les informations qui vont dans le sens de ce que nous pensons déjà et moins percevoir les informations qui sont en notre défaveur. Ce biais favorise les idées préconçues. Par exemple quelqu’un qui croit que la terre est plate aura tendance à chercher toutes les informations qui vont dans le sens de sa croyance, et à ne pas considérer toutes les preuves qui vont contre, et il aura même tendance à les oublier ! Même si cet exemple est extrême, rappelez-vous que nous sommes TOUS sujets au biais de confirmation.

Notre cerveau a naturellement tendance à donner plus de poids et à mieux se rappeler des informations qui vont dans notre sens. Transposé dans Magic, par exemple, si je suis sûr que mon deck bat les decks bleus, je vais avoir tendance à oublier toutes les parties que j’ai perdues contre les decks bleus et à ne me rappeler que des parties que j’ai gagnées (même s’il y en a beaucoup moins !).  

Une autre erreur classique qui découle naturellement du biais de confirmation est le biais de corrélation illusoire 8 : notre cerveau fait un lien entre deux événements alors que ce lien n’existe pas. Ce biais est à l’origine de nombreuses croyances comme par exemple celle que la pleine lune qui rendrait les personnes plus violentes, alors que cela fait longtemps que l’on sait qu’il n’y a aucun lien entre ces deux événements9. J’ai entendu plusieurs fois sur des tournois de Magic des phrases comme : « J’ai gagné le dernier tournoi avec des pochettes bleues, alors je joue des pochette bleues », mais soyez-en sûr, il n’y a aucun lien entre la couleur de vos pochettes et vos performances à Magic !

De plus, lors du choix de vos parties et du choix de votre deck, soyez attentifs à l’effet de primauté irrationnelle : nous avons tendance à donner beaucoup plus de poids à la première information que nous recevons sur un sujet donné. Ainsi, par exemple, si je ne connais pas un format et qu’un ami me dit : « Pour gagner avec ce deck, il faut absolument jouer toutes tes créatures. » Comme c’est la première information que je reçois sur ce sujet, je vais avoir tendance à lui donner plus de poids que'aux autres, alors qu’elle est peut-être fausse !

Deux autres biais qui peuvent affecter vos jugements lors d’une partie de Magic sont les biais d’optimisme comparatif et le biais d’excès de confiance. Ce dernier se traduit par la tendance à surestimer ses capacités. Ainsi, quand on demande aux automobilistes s’ils pensent mieux conduire que la moyenne10 (donc que 50% des automobilistes), plus de 75% répondent qu’ils sont sûrs de mieux conduire que la moyenne ! Il y a fort à parier qu’une réplication de cette étude sur des joueurs de Magic donnerait les mêmes résultats et que la majorité des joueurs de Magic se considèrent meilleurs que la moyenne.

Le biais d’optimisme comparatif11, quant à lui, est un biais qui nous pousse à croire que les événements positifs vont plus probablement nous arriver qu’arriver aux autres et inversement (que les événements négatifs vont davantage arriver aux autres). Ainsi, en arrivant sur un tournoi, les joueurs auront tendance à croire qu’ils ont plus de probabilité de gagner que les autres. C’est peut-être vrai, mais seulement s’ils se sont davantage entraînés, qu’ils prennent de meilleures décisions lors des parties et qu’ils ont un meilleur deck. On retrouve ce biais lors des parties de Magic : « Je n’ai pas fait de Mulligan parce que si je piochais exactement deux forêts, je gagnais la partie » ou alors « si mon adversaire n’a que des terrains en main, je vais gagner. » Attention donc, si vous avez le même deck que votre adversaire, il faut prendre conscience qu’il y a exactement les mêmes probabilités pour qu’il n’ait pas assez (ou beaucoup trop) de terrains par rapport à vous.  

Voilà quelques exemples de biais qui peuvent affecter notre jugement lors d’une partie (ou d’un tournoi) de Magic. Heureusement, selon le prix Nobel d’économie Daniel Kahneman12, il existe une manière de contrecarrer la plupart de ces biais.


SYSTÈME 1 ET SYSTÈME 2 : LES DEUX VITESSES DE LA PENSÉE

Nos ressources cognitives, que nous mobilisons pour des activités complexes (réaliser des calculs, nous concentrer, nous souvenir d’un événement…) sont très limitées. Daniel Kahneman distingue deux systèmes de pensée : le système 1 et le système 2. Le premier est rapide, basé sur les émotions et peu coûteux en ressources, le second est plus lent, consomme plus de ressources, et est donc plus fatiguant.

Le système 1, intuitif, provoque des biais des raisonnement tandis que le système 2 est plus logique, algorithmique, et permet ainsi d’éviter la plupart des biais générés par le système 1.

Faisons un test, essayez de répondre à ces questions :

    •    La carte « Contresort » et la carte « Forêt » valent au total 1,10 euro. La carte « Contresort » vaut 1,00 euro de plus que la carte « Forêt ». Combien coûte la carte « Forêt » ?
    •    Si 5 machines produisent 5 cartes Magic en 5 minutes, combien de temps faudrait-il à 100 machines pour en fabriquer 100 ?
    •    Combien de mètres cubes de terre il y a-t-il dans un trou qui fait 3 mètres de profondeur x 3 mètres de largeur x 3 mètres de longueur ?

Ces questions sont adaptées du test de réflexion cognitive13.

1. Pour la première question, si vous avez répondu 10 centimes, c’est que vous avez utilisez le premier système de la pensée, celui qui est le plus intuitif et qui fatigue le moins, la réponse correcte étant 5 centimes (La carte « Contresort » revaut 1 euro de plus que la carte « Forêt » ainsi « Contresort » vaut 1 euro et 5 centimes et la carte forêt 5 centimes : 1,05 + 0,05 = 1,10).

La majorité des personnes a tendance à répondre 10 centimes car c’est la réponse intuitive, qui vient à l’esprit en premier, or elle est erronée car si la « Forêt » coûtait 10 centimes alors le « Contresort » coûterait 1 euro 10 et au total la « Forêt » + le « Contresort » coûteraient 1 euro 20.

2. La réponse correcte à la deuxième question est qu’il faudrait 5 minutes aux 100 machines pour fabriquer les 100 cartes Magic, la réponse intuitive (du système 1) est de répondre qu’il faudrait 100 minutes (ou 1h40). L’énoncé présente un modèle (5,5 et 5) et le cerveau a tendance à vouloir réutiliser le même modèle (100, 100 et 100) alors que ce modèle est erroné car le temps n’est pas sensible à la variation des deux autres paramètres, l’utilisation du système 2 aurait permis de passer outre ce piège.

3. De la même manière, la réponse intuitive pour la troisième question est de dire qu’il y a 3 mètres cubes de terre dans le trou (utilisation du système 1) alors que dans un trou, il n’y a pas de terre (c’est un trou !), en utilisant le système 2, on peut se rendre compte de la supercherie.             

Grâce à ces exemples, on voit rapidement que l’utilisation du système 1 nous conduit à faire des erreurs, alors que l’utilisation du système 2 permet de les contourner. Ainsi, je suis intimement convaincu que les meilleurs joueurs de Magic utilisent sans le savoir le système 2 lorsqu’ils jouent une partie. Il faut donc trouver des moyens d’utiliser le système 2 plutôt que le système 1 lorsque nous jouons une partie de Magic.    

Tout ce qui va diminuer nos ressources cognitives va favoriser l’utilisation du système 1 (intuitif). On peut citer notamment la fatigue, l’alcool, la pression temporelle, le stress… Il faut donc essayer de limiter au maximum ces différents facteurs lorsque vous jouez un tournoi de Magic. Une technique pour utiliser le système 2 lors d’une prise de décision serait de devoir expliquer sa décision à quelqu’un. Par exemple, une étude de Pilkington et Parker-Jones en 199614 montre que les apprentis médecins qui sont obligés d’expliquer leurs choix et leurs raisonnements derrière ce choix font de meilleurs diagnostics que lorsqu’ils n’ont pas à l’expliquer. On peut faire un parallèle avec Magic, en expliquant ses choix, un joueur aura tendance à faire moins d’erreurs, car il devra expliquer rationnellement ses décisions.

Mon conseil : lors d’un tournoi, quand vous devez faire un choix (donc… tout le temps !) imaginez-vous expliquer ce choix à quelqu’un, cela vous permettra d’utiliser votre système 2 et ainsi de faire moins d’erreurs.

Lors du prochain épisode, si celui-ci vous a plu, nous allons voir les différences de comportements que nous pouvons avoir en fonction de ceux de nos adversaires, les moyens d’avoir plus de contrôle sur le jeu, les comportements à avoir lors d’une partie de Magic pour améliorer nos probabilités de gagner… et bien d’autres !

Soyez logiques, gagnez à Magic ! 

Léo Facca

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Notes de bas de page (on est scientifique ou on ne l'est pas ;-))

  • 1. Ham Ethan. « Rarity and Power: Balance in Collectible Object Games ». Game Studies 10.1 (2010)
  • 2. Pawlicki Matthew, Polin Joseph et Zhang Jesse. « Prediction of Price Increase for Magic: The Gathering Cards ». CS229 (2014), Stanford.
  • 3. Vanden Elzen Angela M. et Roush Jacob. « Brawling in the Library: Gaming Programs for Impactful Outreach and Instruction at an Academic Library ». Library Trends 61.4 (2013) : 802-813.
  • 4.Paul Christopher A. « Optimizing Play: How Theorycraft Changes Gameplay and Design ». Game Studies 11.2 (2011)
  • 5. Cowling Peter I., Ward Colin D. et Powley Edward J. « Ensembel Determinization in Monte Carlo Tree Search for the Imperfect Information Card Game Magic: The Gathering ». IEEE Transactions on Computational Intelligence and AI in Games 10.10 (2012).
  • 6. Hewstone, M. (1989). Causal attribution: From cognitive processes to collective beliefs. Basil Blackwell.
  • 7. Jones, E. E., & Berglas, S. (1978). Control of attributions about the self through self-handicapping strategies: The appeal of alcohol and the role of underachievement. Personality and Social Psychology Bulletin, 4(2), 200-206.
  • 8. Chapman, L. J., & Chapman, J. P. (1967). Genesis of popular
  • 9. Byrnes, G., & Kelly, I. W. (1992). Crisis calls and lunar cycles: a twenty-year review. Psychological reports, 71(3), 779-785.
  • 10. Svenson, O. (1981). Are we all less risky and more skillful than our fellow drivers?. Acta psychologica, 47(2), 143-148
  • 11. Milhabet, I., Desrichard, O., & Verlhiac, J. F. (2002). Comparaison sociale et perception des risques: l'optimisme comparatif.
  • 12. Kahneman, D. (2012). Système 1/Système 2: Les deux vitesses de la pensée. Flammarion.
  • 13. Toplak, M. E., West, R. F., & Stanovich, K. E. (2014). Assessing miserly information processing: An expansion of the Cognitive Reflection Test. Thinking & Reasoning, 20(2), 147-168.
  • 14. Pilkington, R., & Parker-Jones, C. (1996). Interacting with computer-based simulation: The role of dialogue. Computers & Education, 27(1), 1-14

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  • Mickaël SondagCréateur

    @pascal : Tout à fait, c'est la "bonne réponse", bien que ce ne soit pas forcément la première "réponse intuitive" qui vienne à l'esprit, selon les facilités qu'ont les gens avec les maths ;-)
    La question a été posée sur Facebook également, je vous copie-colle la réponse de l'auteur :-)
    >>>
    "En fait, les réponses intuitives et plus globalement l'utilisation du système 1, changent en fonction de l'expertise (qui est, dans certains travaux, estimée à 10 000 heures mais c'est une base purement théorique), une réponse intuitive pour une personne n'est pas la même pour d'autres. On peut ajouter qu'en fonction du niveau d'expertise, certaines personnes auront besoin d'utiliser le système 1 et d'autres le système 2. Par exemple une équation mathématique simple, si tu es mathématicien, tu n'auras pas besoin d'utiliser beaucoup de ressources cognitives pour la résoudre, alors que si tu n'as pas l'habitude de faire des équations tu devras mobiliser (beaucoup) plus de ressources pour la résoudre. J'imagine que c'est la même chose à Magic, un débutant devra utiliser beaucoup plus de ressources pour suivre l'avancement d'une partie (nombre de cartes en main, sources de mana disponibles pour lui et l'adversaire, PV, plan de jeu sur le long terme...) alors qu'un joueur confirmé utilisera beaucoup moins de ressources cognitives pour traiter toutes ses informations (essentielles pour gagner une partie). Je divague, mais en gros, je continue de penser que pour une majorité de personne, la réponse intuitive est 3 mais pour certaines ce sera 27 et encore pour d'autres 273; dans tout les cas, la réponse intuitive sera mauvaise, car dans un trou, il n'y a pas de terre !

    C'est le raisonnement des chercheurs qui ont créé ce test (Investigating an alternate form of the cognitive reflection test, Thomson & Oppenheimer, 2016) qui considèrent que "any nonzero number was counted as “intuitive error” due to the high variability in calculation ability" (p.113)"

  • Pascal CROUZET

    Si le système 2 permet de déterminer qu'il s'agit d'air et non de terre, la réponse intuitive de la question 3 est bien de calculer le volume ? Ne serait-ce pas plutôt 27 m cubes (3 m x 3 m x 3 m = 27 m cubes) ?