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Les Saisons de l'étrange

La première saison en six épisodes d'une nouvelle aventure de l'imaginaire

Ann Radcliffe contre les vampires ! (bientôt le deuxième objectif !)

Mes très chers amis,

Vous menez cette conquête des objectifs avec une virtuosité enviable : nous approchons le deuxième palier de manière fort satisfaisante. Déjà, je desserre la chaîne du graphiste pour qu’il se mette plus à l’aise dans sa cage, sans trop la démailler, car la bête mord et griffe quand on lui laisse trop de liberté. Déjà, je sens le grognement enthousiaste naître dans ma poitrine, mon fameux rire diabolique s'ourdit en mes tréfonds, prêt à assourdir mes invités (mais seront-ils encore vivants d’ici là, qui sait...).

Pour vous montrer l’étendue de ma gratitude, je vais vous offrir une délicieuse friandise, un nouvel extrait des Saisons de l’étrange. Il y a quelques années, j’ai reçu la visite d’une remarquable jeune femme, une écrivaine de renom, dont vous autres, lecteurs, vous arrachiez les œuvres. Elle exerçait son métier à la plume et... au pieu. Peut-être aurais-je dû me méfier de ses regards insistants tournés vers le bas de mon crâne. Certes mes canines sont apparentes, mais de là à me confondre avec un vampire. Le lendemain de sa rencontre, je fus cloué au lit, si je puis dire.

Ah, intrépide Ann Radcliffe ! 

(…) Une lettre restait : un chiffon de papier griffonné péniblement.Ce soir, disait ce billet qui était de Ned, M. Goëtzi est venu chez moi. Il semblait compatir à ma peine. Il m’a appris que ma bien-aimée Cornelia, enlevée par son infâme tuteur, était en route pour le château de Montefalcone, en Dalmatie. Il m’a conseillé de courir à sa poursuite. Un cheval tout sellé était préparé par ses soins à la porte de ma demeure. Je suis parti, quoique mes forces fussent épuisées. À peine hors de la ville, j’ai été entouré et attaqué par quatre hommes qui portaient des masques impénétrables. Néanmoins, à la lumière de la lune et par les trous du masque de l’un d’eux, j’ai cru reconnaître cette lueur verdâtre qui rayonne dans les prunelles de M. Goëtzi. Est-ce possible ? Un homme qui a été mon précepteur !… Ils m’ont laissé pour mort sur la grande route. Je suis resté là jusqu’au matin, perdant mon sang par vingt blessures. Au petit jour, des villageois qui portaient leurs denrées à la ville m’ont relevé sans connaissance et conduit à l’auberge voisine, qui est à l’enseigne de La Bière et l’Amitié. Que Dieu les récompense ! Non pas que je tienne à la vie ; mais Cornelia n’a plus que moi pour défenseur. Mon lit est bon. Ma chambre est grande. Elle est ornée d’estampes qui représentent les batailles de l’amiral Ruyter. Les rideaux sont à ramages. L’aubergiste ne me paraît pas méchant, mais il ressemble à M. Goëtzi par-derrière. Il n’a pas de visage, cela produit un singulier effet. Il amène toujours avec lui un chien énorme qui a, au contraire, une figure humaine. Juste en face de mon lit, dans la muraille, à huit pieds du sol, environ, s’ouvre un trou de forme ronde comme ceux qui donnent passage aux tuyaux de poêle. Mais il n’y a pas de poêle. Dans le noir, qui est au-delà du trou, je distingue quelque chose de vert : des prunelles qui m’observent sans cesse… J’ai, Dieu merci, tout mon sang-froid. On a fait venir de Rotterdam un chirurgien qui me soigne. Sa pipe et lui doivent peser trois Anglais. Il y a un peu de vert dans ses yeux. Est-il à votre connaissance que M. Goëtzi eût un frère ?… (…)