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Le Dernier Anneau (Tome 1) enfin en français

Recevez le roman culte de Kirill Eskov (la souscription continue !)

L'extrait !

Nous annoncions un extrait, et le voici, en partenariat avec Sci-fi universe qui en parle depuis hier

Vous le trouverez ci-dessous.

Bonne lecture

Maitre sinh

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Extrait du Dernier Anneau De Kirill Eskov

Note : cette traduction n’est pas définitive et n’est donnée qu’à titre indicatif. Les termes renvoyant à l'oeuvre parodiés seront modifiés dans la version finale.  

  

Chapitre 1

Mordor, désert de Khoutel-Khara.
Troisième Âge, le 6 avril 3019.

Y a-t-il au monde un spectacle plus magnifique que le couchant dans le désert, quand le soleil, comme soudain honteux de cette rage qui, à midi, lui fait tout chauffer à blanc, se met à dispenser au visiteur, à pleines poignées, des couleurs d’une pureté et d’une beauté sans pareilles ! Les innombrables teintes de mauve sont particulièrement belles : elles transforment en un clin d’œil les rangées de barkhanes[1] en une mer enchanteresse – ne laissez pas passer ces petites minutes – elles ne reviendront plus… Il y a aussi cet instant merveilleux où le premier rayon de l’aurore interrompt, à mi-mesure, le ballet guindé des ombres lunaires sur le parquet ciré des takyrs[2] – car ces bals sont éternellement cachés aux profanes qui préfèrent le jour à la nuit… Et, sur la minuit, la tragédie inévitable de l’instant où la puissance des ténèbres commence à décliner : les grappes luxuriantes des constellations vespérales se désagrègent soudain en une bouillie piquante et glacée, la même qui, vers le matin, se déposera en givre sur les cailloux noircis des hammadas[3]

C’est justement à minuit que deux ombres glissèrent sur le bord intérieur d’une aire pelée et caillouteuse entre de petites dunes ; la distance entre eux était celle qui est prescrite en de telles circonstances par le Règlement de tactique militaire. En infraction aux règlements, c’est vrai, la plus grande partie de leur barda était portée non par celui qui était derrière et qui représentait « le gros des forces », mais par le premier – « l’avant-garde ». Il y avait des raisons à cela. Le second boitait bas et était à bout de forces ; son visage, maigre, au nez busqué, qui témoignait clairement d’un apport non négligeable de sang umbarien, était couvert d’une sueur gluante. Le premier avait l’air d’un vrai Orocuen, râblé et aux pommettes larges – en un mot, de cet « Orc » dont on effraie les enfants dans les Pays de l’Ouest ; il fonçait en avant d’un trot rapide, en zigzag, et tous ses mouvements étaient silencieux, précis et économes comme chez un fauve qui a senti sa proie. Il avait donné à son camarade son mantelet en poil de chameau, qui conserve toujours la même température que ce soit dans la fournaise de midi ou les frimas qui précèdent l’aube, et n’avait sur lui qu’un manteau d’Elfe, une prise de guerre – vêtement irremplaçable dans la forêt mais complètement inutile ici, dans le désert.

D’ailleurs, ce n’était pas le froid qui préoccupait actuellement l’Orocuen : l’oreille aux aguets dans le silence nocturne, comme un animal, il grimaçait douloureusement chaque fois que lui parvenait le crissement des cailloux sous les pas mal assurés de son compagnon. « Bien sûr, il est pratiquement exclu de tomber sur une patrouille d’Elfes, ici, au milieu du désert ; de plus, les étoiles, ce n’est pas de la vraie lumière pour les Elfes, il leur faut la lune… » Pourtant le sergent Tserleg, commandant de la section de reconnaissance du régiment de chasseurs de Cirith Ungol, ne laissait jamais rien au hasard et répétait toujours aux nouvelles recrues : « Mettez-vous ça dans le crâne, les gars : le Règlement, c’est un livre ou chaque virgule est écrite avec le sang des petits malins qui ont essayé de faire à leur manière. » C’est sûrement pour cela qu’en trois années de guerre il avait réussi à ne perdre que deux soldats, et il en était beaucoup plus fier que de l’ordre de l’Œil qu’il avait reçu le printemps dernier des mains du commandant de l’Armée du Sud. Revenu dans son pays, en Mordor, il agissait comme s’il se trouvait encore en expédition, très avant dans les plaines de Rohan ; et puis, son pays, qu’était-il maintenant…

De l’arrière lui parvint un autre son : un gémissement, un soupir. Tserleg se retourna, évalua la distance et, se débarrassant en un éclair du sac avec leurs affaires (de telle façon que pas une seule boucle ne tinta), il courut jusqu’à son compagnon. Ce dernier s’affaissait lentement, luttant contre l’inconscience qui le gagnait ; il perdit connaissance au moment où le sergent l’attrapait sous les bras. Jurant de tout son cœur, le sergent revint vers son bagage chercher une fiole. Tu parles d’un collègue, une vraie lavette… tient pas debout, on souffle dessus, il tombe…

— Allez, messire, buvez. Ça recommence ?

L’homme couché n’eut pas plutôt avalé quelques gorgées qu’il fut pris de convulsions et de vomissements douloureux.

— Pardon, sergent, bredouilla-t-il d’un ton contrit. Vous vous êtes donnés du mal pour rien, l’eau est perdue.

— Ne vous mettez pas martel en tête : on est presque arrivés au collecteur d’eau souterrain. Comment l’avez-vous appelée tantôt, cette eau-là, monsieur le médecin militaire ? Un drôle de nom…

— L’eau adiabatique.

— On apprend à tout âge. Bon, pour ce qui est de la boisson, pas de problème. Votre jambe… ça recommence ?

— J’en ai bien peur. Vous savez quoi, sergent… laissez-moi ici et allez rejoindre votre camp nomade… Vous avez dit que ce n’est pas loin, je crois, dans les quinze milles. Vous reviendrez après. Si on tombe sur des Elfes, on mourra tous les deux, et pour des prunes : vous voyez un peu quel guerrier je fais, maintenant…

Tserleg réfléchit un instant ; son doigt traçait mécaniquement le signe de l’Œil sur le sable. Enfin, d’un geste décidé, il effaça son dessin et se leva.

— On va bivouaquer. Sous ces petites barkhanes, là-bas, où le terrain a l’air plus solide. Vous y arriverez tout seul, ou je vous y traîne ?

— Écoutez, sergent…

— Taisez-vous, docteur ! Excusez-moi, mais vous êtes comme un gamin : on ne peut pas vous quitter des yeux. Si vous tombez dans les pattes des Elfes, en un quart d’heure ils vous auront fait vider votre sac : composition du groupe, destination et le reste. Et je tiens trop à ma peau… Bref : ces cent cinquante pas, vous pouvez les faire ?

Il se traîna où on lui disait, sentant à chaque pas sa jambe se remplir de plomb fondu. Arrivé sous la barkhane il perdit de nouveau connaissance ; il ne vit pas l’éclaireur effacer soigneusement les traces de vomissures, les empreintes de leurs corps et de leurs pas et creuser très vite, comme une taupe, un refuge pour la journée dans le flanc sablonneux de la colline. Puis il refit surface : le sergent l’amenait précautionneusement vers la tanière. Il y avait une espèce de couverture par terre.

— Alors, messire, vous pensez qu’en un jour ou deux vous serez sorti d’affaire ?

Entre-temps la lune s’était levée sur le désert, une lune atroce, comme enflée de pus et de sang. Il faisait maintenant assez clair pour examiner sa jambe. Par elle-même la blessure était minime, mais elle ne se refermait pas et se remettait à saigner à la moindre occasion : comme toujours, la flèche des Elfes était empoisonnée. En ce jour terrible, il avait utilisé toute la provision de contrepoison pour ses blessés graves, espérant que lui-même s’en tirerait indemne. Raté. Dans la forêt, à quelques milles au nord-est du Passage d’Osgiliath, Tserleg lui avait trouvé une cachette dans le creux laissé par les racines d’un chêne tombé et il était resté couché là cinq jours, les doigts convulsivement agrippés à l’extrême bord de la corniche glacée qui a pour nom la vie. Le sixième jour, il avait put émerger du tourbillon rougeâtre de son insupportable douleur et, tout en avalant l’eau amère et délétère provenant de l’Imlad-Morgul (impossible d’aller en chercher une autre), écouter les récits du sergent. Les restes de l’Armée du Sud, bloqués dans la combe de Morgul, avaient capitulé, alors les Elfes et les Gondoriens les avaient rejetés derrière l’Anduin ; son hôpital de campagne avec tous les blessés avait été réduit en bouillie par un mûmak enragé appartenant au corps d’armée du Harad en déroute ; apparemment, il n’y avait plus rien à attendre – il fallait rentrer au pays, en Mordor.

Ils s’étaient mis en route la neuvième nuit, dès qu’il avait pu se déplacer ; l’éclaireur avait décidé de prendre par la passe de Cirith Ungol parce qu’il savait d’avance qu’à présent même une souris ne pourrait passer par la route de l’Ithilien. Le pire, c’est qu’il n’avait pas réussi à comprendre quoi que ce soit à son empoisonnement (lui, un spécialiste des poisons !). D’après les symptômes c’était quelque chose de tout nouveau, issu des dernières recherches elfiques ; mais de toute façon sa pharmacie était presque vide. Le quatrième jour, les symptômes revinrent au plus mauvais moment : quand ils passaient près du camp militaire des alliés de l’Ouest, nouvellement construit au pied de Minas Morgul. Ils durent se cacher pendant trois jours dans les sinistres ruines qui se trouvaient là, et le troisième soir le sergent lui murmura à l’oreille, stupéfait : « Vos cheveux, messire, ils deviennent tout blancs ! » Ce n’était d’ailleurs sans doute pas la faute des revenants qui hantaient les décombres, mais du gibet bien réel planté par les vainqueurs au bord de la route, à une vingtaine de mètres de leur refuge. Six cadavres vêtus des lambeaux d’uniformes du Mordor (une grande pancarte calligraphiée en runes elfiques proclamait qu’il s’agissait de « criminels de guerre ») rassemblaient pour un grand festin tous les corbeaux des Monts de l’Ombre, et ce tableau le poursuivrait sans doute en rêve jusqu’à la fin de sa vie.

… C’était le troisième accès du mal. Glacé, secoué de frissons, il se glissa sous la couverture et se dit une fois de plus : « Et qu’est-ce que ça doit être pour Tserleg, dans la défroque des Elfes ? » Peu après l’éclaireur se glissa dans leur abri ; de l’eau clapota doucement dans une des bouteilles qu’il avait rapportées, puis un peu de sable tomba du « plafond » : de l’intérieur, l’Orocuen masquait l’ouverture. Alors, il lui suffit de se blottir comme un enfant contre ce dos solide pour que le froid, la douleur et la peur commencent à le quitter et que, venue d’on ne sait où, s’installe la certitude que la crise était passée. « Il faut maintenant que je dorme, c’est tout, et quand j’aurai assez dormi je cesserai d’être un poids pour Tserleg… dormir, c’est tout… »

— Khaladdin ! Eh, Khaladdin !

« Qui m’appelle ? Et comment me suis-je retrouvé à Barad-dûr ? Je n’y comprends rien… Bon, va pour Barad-dûr. »

***

 



[1] Dunes en forme de croissant.

[2] Sols argileux craquelés par la sécheresse.

[3] Plateau rocailleux surélevé des zones désertiques.