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La Lame et le Sang

Une trilogie de fantasy dans le Japon médiéval par Julien Schneider

Instant Culture: le Théâtre Nô

"Nous répétons, c’est vrai. Nous imitons également. Mais avant tout, nous incarnons."

Masque de théâtre Nô par Radja Sauperamaniane

Le théâtre unit deux traditions, les pantomimes dansées et les chroniques mises en vers chantées. Au départ joué lors jours de fêtes dans les sanctuaires, le a évolué de diverses manières et été joué principalement pour les nobles. Le est composé de drame lyrique. Les règles du genre furent fixées par Zeami et son répertoire fut figé à la fin du XVIe siècle. Le se caractérise par le port de masques. Lorsqu'il met le masque, l'acteur quitte symboliquement sa personnalité pour interpréter le personnage qu'il va incarner. C’est un art qui reste mystérieux aux yeux des occidentaux et qui évoque les racines mythiques du Japon.

Le théâtre a une grande importance dans la Lame et le Sang, car Takeshi et Akira ont tous deux débutés par une formation de comédiens avant d’entamer la voie du guerrier. Ce sont des années d’entrainement bien particulières qui vont influencer les deux personnages autant dans leur maniement des armes que dans leur compréhension du monde cerné par la magie des kamis.

***

— Takeshi, ta maitrise des rôles féminins est admirable.

Le chef de famille se tenait assis au milieu de la pièce. Comme à son habitude, ses vêtements étaient impeccables. Chaque pli semblait être placé un par un tant l’homme dégageait une impression d’harmonie. Il souriait, ce qui était rare. Surtout que ce sourire traduisait le plus souvent une profonde compassion face à une situation désagréable, ce qui n’était pas pour rassurer Takeshi assit en face, lui aussi les fesses posées sur ses talons.

— À huit ans seulement, ta prestation des rôles onnagata est admirable. Je connais les écrits de Zeami, et il parle du génie des enfants, mais, toi… Cela dépasse de beaucoup mes espérances.

Takeshi ne répondit rien, mais posa ses deux mains face à lui pour saluer le maitre de qui acquiesça devant les remerciements de l’enfant.

— Quand tu salues, pose d’abord la main gauche, puis la droite. Oh... fit l’homme en secouant la tête. Ce sont des détails qui ne te concernaient pas jusqu’ici. D’ailleurs, je ne suis pas sûr de devoir te les inculquer. Il s’agissait des prérogatives d’Akira, mais maintenant qu’il nous quitte, il va nous falloir former un successeur aux rôles de guerriers et il n’est pas impossible que ton talent y corresponde. Laisse la main droite libre le plus longtemps possible au cas où tu devrais dégainer ton sabre.

— Mais, Maitre, commençant l’enfant avant de s’arrêter en pinçant les lèvres, gêné d’avoir pris la parole ainsi devant son ainé.

— Parle librement Takeshi.

— Nous ne sommes que des acteurs, Maitre. Pourquoi dois-je adopter leurs règles en dehors des exercices et des répétitions ?

— Sais-tu que le grand Kanami lui-même était un excellent épéiste ? Nous répétons, c’est vrai. Nous imitons, également. Mais avant tout, nous incarnons. Cela sous-entend bien plus que de simplement faire semblant.

— Pourtant, vous ne m’avez jamais demandé de telles choses pour les rôles de grandes dames. Je ne porte pas de furisode en dehors des répétitions par exemple.

L’homme sourit plus franchement. La vision était surprenante pour Takeshi pour qui le Maitre avait toujours été d’une sobriété à toute épreuve.

— Je t’avais demandé de beaucoup observer. Tu l’as fait et ça s’est vu. Tu n’avais pas besoin de robe pour atteindre ton degré de maitrise. Je te l’ai dit, tu as un vrai talent pour ça. À partir de maintenant, tu devras aussi observer les guerriers. Imite-les le plus souvent possible dans la vie de tous les jours. Si tu développes la même sensibilité pour ce genre de rôle, cela te viendra tout autant naturellement que pour les personnages féminins. Là aussi, tu ne le remarqueras même pas !

— Bien Maitre, répondit l’enfant en saluant une nouvelle fois le chef de famille, mais en plaçant ses mains à la manière des samouraïs.

En se relevant, Takeshi remarqua que son ainé avait retrouvé son sourire doux-amer.

— Mais je ne t’ai pas fait venir pour ça. L’invité de notre seigneur t’a remarqué ce matin. Il a demandé, comme une faveur, que tu lui accordes une danse supplémentaire en privé.

— En privé ?

— C’est un grand honneur qu’il te fait. Cet homme travaille pour l’Empereur lui-même. Il a remarqué ton talent et a demandé à ce que tu incarnes une nouvelle fois ton personnage pour lui seul. C’est une demande que nous devons lui accorder sans même y réfléchir. C’est une vraie chance pour toi et ta carrière.

L’enfant écarquilla les yeux alors que son maitre eût un regard lointain l’espace d’un instant.

— Je pourrais jouer devant l’Empereur ? demanda Takeshi fasciné.

L’homme se racla la gorge.

— Oui. Oui, c’est possible. Mais pour avoir une chance d’y parvenir, il va falloir que tu fasses tout ce que cet homme te demandera. Tu as bien compris ?

— Oui, bien sûr Maitre. Je connais d’autres danses qui pourraient elles aussi lui convenir. Vous pouvez compter sur moi, Maitre.

— Très bien Takeshi, c’est très bien. Sache que je suis très fier de toi. Cet homme est important pour notre Seigneur également. De ta prestation dépendent beaucoup de choses…

***

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