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La Geste des Braves

Plongez dans une brillante saga de médiéval-fantasy !

Prologue !

La Geste des Braves - 1. La Guerre des Rois

Prologue

« En la vingt-quatrième année du règne de notre bien-aimé roi Sicard, alors que sonnaient les dernières heures de notre ère, les tout-puissants seigneurs et dames du ciel, créateurs de toutes choses, firent éclater dans le monde, pour effrayer le cœur des mortels, des prodiges extraordinaires annonçant l’approche des événements les plus terribles.

Ainsi, pendant presque toute une nuit, le ciel parut s’embraser, tandis que le lendemain le soleil s’obscurcit durant tout le jour. Bientôt après il s’opéra dans le monde de nombreux changements parmi les chefs des nations. Des événements effrayants, des séditions et d’autres graves calamités exercèrent leur fureur sur les royaumes de la terre.

Comme si les démons crachaient sur le monde leur haleine fétide, une vague de peste déferla des plaines du midi et amena sous son joug funeste tout le septentrion. Des cités entières furent vidées de leurs forces, et jusque dans les campagnes s’étiraient les longues files de cadavres que leurs rouliers n’avaient pu amener à la fosse avant d’être eux-mêmes emportés par le souffle putride. De multiples charognes polluaient les terres et les eaux, et bientôt à cette peste vint s’ajouter une famine féroce, car nombre de paysans avaient expiré sous leur charrue avant d’avoir pu rentrer les récoltes, et ce qui restait des blés encore debout fut fauché par une cruelle tempête.

Le royaume en était déjà épuisé, mais pendant trois années encore le fléau des dieux poursuivit ses ravages. Et comme les enfants expiraient dans les bras de leurs mères, et qu’une génération décimée menaçait d’emporter dans sa ruine une nation toute entière, ses voisines la prirent en pitié et, craignant d’être entrainées à sa suite, lui firent parvenir par les ports marchands quantités de vivres qui foisonnaient au-delà des mers et des montagnes, et faisaient si cruellement défaut au royaume d’Enselant.

De ce jour, le peuple pu commencer à panser ses blessures, et à espérer en des temps meilleurs. Mais quatre hivers odieux ne pouvaient s’oublier aisément, et malgré ces relevailles inespérées, il se fit entendre une rumeur qui commença à se répandre à travers les terres avec toujours plus de forces. Dans les champs, les vergers ou les foires, on murmurait l’arrivée prochaine d’un nouveau roi, et le retour sur le trône de l’antique dynastie.

Car les divinités qui avaient frappé le royaume d’une si grande colère ne pouvaient se réjouir de l’aide apportée par les souverains alliés, qui permettait au peuple et à son roi de se soustraire à leur juste châtiment. Alors les puissances des cieux inspirèrent aux plus simples des Lantiens une fausse prophétie pour éveiller la prudence de Sicard et le punir de son orgueil. Car ce roi superbe, souhaitant étendre l’autorité de son nom et installer sa lignée pour un règne éternel, avait eu trois fils et deux filles nés de sa noble épouse Duhalde, et souhaitait partager entre eux tous, et à leur majorité, l’ensemble du royaume d’Enselant.

Mais une fois portée à la connaissance des barons, cette volonté fit grand bruit parmi eux, et ceux qui tenaient ces terres de leurs ancêtres s’en offensèrent grandement et se crurent trahis dans leur fidélité. C’est alors que la rumeur populaire s’infiltra dans les châteaux et les belles demeures, et que certains parmi les nobles se prirent à rêver de son accomplissement ; car le roi Sicard ne pouvait se dérober plus longtemps au courroux des dieux.

  Cependant, comme cette prophétie prenait toujours plus de poids et de sens à mesure qu’elle était répandue par des langues plus éminentes, le roi Sicard s’en retrouva averti, et prit ombrage de ce que ses vassaux se réjouissaient de sa chute prochaine. En représailles, il frappa de faidiment trois des plus grandes maisons du royaume, leur confisqua tous leurs biens et possessions, et les chassa de leurs terres. Mais comme l’un de ces jeunes faidits revenait un jour chercher sa promise qu’il ne pouvait laisser au loin si longtemps, le roi le fit arrêter, supplicier et condamner au trépas.

Alors ce fut une explosion de fureur, et les barons se soulevèrent avec violence, car on avait rompu comme les os du pauvre accusé les chaines de leur serment. Et puisque le roi ne voulait plus leur conserver sa confiance, il ne méritait plus, selon les conjurés, de recevoir la leur. Sicard et sa maison virent donc avec horreur se dresser devant eux les lances de leurs bannerets, dont seuls les plus fidèles – à savoir les mieux rétribués – restèrent pour les défendre.

À travers tout le royaume ce ne fut donc plus que préparatifs de guerre et de victoire, car nul parti n’envisageait la défaite. Les ciels d’automne puis d’hiver furent noircis des fumées des forges que l’on actionnait à toute heure, et dans les campagnes l’on voyait passer les cavaliers et s’attrouper les hommes en armes. Au milieu de tout ce raffut, et tandis que les chefs établissaient leurs plans de bataille, les jeunes gens batifolaient encore, s’égayant sans crainte funeste du combat qui s’annonçait. Seul parmi toute cette verte jeunesse se dressait Lodève, fils d’Orderic, que la guerre imminente ne faisait pas sourire pour la gloire des armes, mais pour un dessein plus grand encore.

Car le jeune Lodève, déjà fort féru de politique, avait prêté une oreille sinon sincère, du moins intéressée, à la prophétie qui annonçait l’avènement d’un nouveau roi et le retour de l’ancienne dynastie. Aussi, au lieu de se mesurer à ses compagnons à la joute, se rapprocha-t-il du vénérable Lyvien, dont la seule enfant, la noble Astia, se révélait être la dernière héritière de la ligné des Préfets, l’antique dynastie qui régnait autrefois sur ces terres avant l’arrivée des Lantiens. Et comme cette illustre jeune fille n’était point convoitée pour sa beauté ni pour sa dot, et n’avait pas encore de prétendant, Lodève se présenta un jour à Lyvien et, sans en avoir instruit son propre père, se proposa de devenir l’époux de sa fille. Le vieillard, trop heureux que sa descendance ne soit pas condamnée à l’oubli, donna sa bénédiction, et une fois l’accord d’Orderic arraché à force de persuasion, Lodève et Astia furent unis par le mariage.

Les noces eurent lieu au solstice d’hiver, quand chaque famille était réunie en sa demeure, et peu assistèrent aux réjouissances, même si tous en furent avertis par la suite. Beaucoup se gaussèrent alors d’une telle union, car la promise était, dit-on, pauvre et laide, mais à la vérité le jeune marié ne se souciait guère des traits peu gracieux de sa fiancée, quand son esprit et sa stature rappelaient immanquablement l’allure des reines d’antan. Et c’était tout ce que l’astucieux jeune homme attendait d’elle.

Car alors que les premiers jours du printemps approchaient, les troupes rassemblées et armées pendant l’hiver reçurent enfin leurs chefs et furent dispersées à travers les terres. Dès lors, les hommes de Sicard ne connurent plus de répit, et chaque tour, bastide ou maison forte portant les couleurs du Roi fut rendue aux mains des insurgés. Afin de couvrir plus largement le territoire, on avait donné aux jeunes seigneurs des troupes dont ils avaient la charge, et chacun s’illustra vaillamment contre les vassaux de Sicard, si bien que l’on en vint, parmi le peuple, à oublier jusqu’au nom de leur père ! Les chansons que l’on colportait déjà de cités en villages n’avaient plus pour héros les braves Adon et Valeran ou le grand Orderic, mais bien leurs fils comme le puissant Roderick ou le noble Euric ; même les plus jeunes, qui n’avaient pas encore reçu leurs armes, se firent un nom dans cette conquête. On découvrit ainsi, au fil des champs de batailles, les talents d’orateur du savant Vivance, le noble cœur du fidèle Auber, et la sauvagerie de Lieutrand à la belle figure. Mais à la fin de l’été, ce fut vers le jeune Lodève que se tournèrent tous les regards.

Le tenace chevalier, se refusant à plier devant la citadelle imprenable de Sicard, persuada ses compagnons de vider les campagnes et de faire converger toutes leurs forces contre la capitale. Manœuvre habile s’il en est, car au bruit de la nouvelle, toutes les petites gens rendirent grâce aux jeunes capitaines de les épargner, eux et leurs champs, en plein temps des moissons. Un bruit joyeux commença alors à parcourir le royaume, et jusque dans la cité on s’émerveillait de la forte impression que causait Lodève dans tous les esprits. On se prit à admirer ce courageux combattant aux talents contradictoires, et tandis que les dames s’émerveillaient devant sa carrure et que les anciens louaient sa finesse d’esprit, les propres fils de Sicard jalousaient son adresse à l’épée et à la lance.

Le roi lui-même en vint à trépigner d’impatience à la vue de cette armée flamboyante de fougue et d’audace qui le défiait de l’autre côté de ses murs. Ainsi, bravant le conseil de son épouse et des derniers sages qui l’exhortaient à tenir le siège, Sicard fit ouvrir les poternes de la ville et déferla avec ses hommes sur les troupes ennemies. Le pleutre effectua sa sortie de nuit, lorsque la lune était encore au plus bas, et, sans autre bruit que le grondement de centaines de sabots sur la terre, incendia le camp des traitres.

Mais soudain, comme le roi se repliait triomphant vers la cité, une multitude de sifflements lugubres fendit le ciel, et alors nombre de chevaliers s’effondrèrent pour ne point se relever. À la ruse infâme de Sicard les jeunes capitaines avaient répondu tout aussi durement : ayant abandonné le camp à la nuit tombée, au moment même où Sicard et ses veilleurs descendaient de leurs tours pour enfourcher leurs montures, ils s’étaient tapis contre les talus des jardins alentours, décochant au retour des troupes toute une volée de flèches que l’ombre nocturne dissimulait à la vigilance des cavaliers.

Seuls les hennissements des chevaux touchés par les traits cruels brisèrent le silence étouffant de cette nuit d’été ; aucun cri humain ne retentit, car Lodève et ses compagnons d’armes n’étaient pas de la même trempe que Sicard, et comme seul l’honneur leur permettait de justifier leur sédition, ils se refusèrent à charger la troupe du Roi, craignant de souiller leur gloire toute nouvellement acquise en massacrant des hommes à terre. Ils ne traversèrent même pas le champ de bataille pour achever ceux des chevaliers de Sicard qui étaient tombés sous la pluie de flèches. Leurs gémissements se firent donc entendre quelques temps, et les lices de la cité prirent un air lugubre à la lueur rougeoyante des restes du camp rebelle qui continuait lentement de se calciner.

Jusqu’au petit matin plus aucun mouvement ne se fit, Sicard reprenant des forces derrière ses remparts, l’armée adverse profitant d’un repos salutaire à l’abri des jardins clos. Mais lorsque le jour parut, ce fut pour briller sur les casques rutilants et les cottes de maille étincelantes des combattants rangés de part et d’autre des lices. Les deux armées se firent face quelques instants, puis des émissaires s’en détachèrent et vinrent se rencontrer au centre de la plaine. D’un côté Sicard et ses fils escortés de leurs généraux, de l’autre Euric et Roderick, les aînés des jeunes capitaines, entourés de leurs compagnons. Le roi parla le premier, sûr de sa victoire et réclamant la reddition des traitres. Vivance le sage lui répondit ensuite, évoquant le droit qu’il connaissait si bien, ainsi que les anciennes coutumes qui interdisaient au souverain de dépecer le royaume et de spolier ses vassaux pour le profit de sa propre famille.

Sicard l’orgueilleux s’emporta alors, menaçant et insultant les jeunes chevaliers, tandis que son héritier, le prince Alféric, attendait avec respect, sinon avec résignation, l’issue sans équivoque de la bataille à venir. Car le jeune prince était tout aussi épris d’honneur que ses adversaires, et s’avérait être le seul de sa maison à vouloir rendre justice aux faidits. C’est pourquoi, quand le combat fut initié quelques instants plus tard, Alféric, bien que vaillant guerrier, tourna bride et s’impliqua peu dans la bataille, prenant la tête d’une réserve de cavaliers.

Le premier choc ébranla la terre. Les cavaliers de Sicard s’écrasèrent contre le mur de boucliers érigé par les piétons rebelles, enfonçant tout juste la ligne par endroits, mais sans réussir à la traverser entièrement. Les guerriers à cheval tentaient de percer de leurs javelines la défense des faidits, mais sans grand succès, car lorsqu’un piéton tombait, un autre le remplaçait immédiatement. Quant aux montures, compressées sur trois lignes entre elles et les boucliers ennemis, elles poussaient des cris stridents en se blessant mutuellement de leurs sabots, si bien que certains cavaliers commencèrent à rompre leur position pour se replier vers Sicard et laisser la place aux quelques troupes à pied que possédait le roi.

Voyant cela, les guerriers aux boucliers brisèrent leur ligne, ouvrant de multiples brèches, dans lesquelles quelques cavaliers et piétons adverses s’engouffrèrent. Nul besoin de connaissances en matière de guerre pour condamner cet élan suicidaire : les cavaliers furent jetés à bas de leurs montures, et les piétons disparurent sous la masse de la troupe adverse. Puis les troupiers rebelles chargèrent à leur tour, et le combat se déroula alors principalement au centre du terrain, fantassins contre fantassins. De chaque côté les chevaliers observaient, attendant l’heure où leur intervention ferait pencher la balance en faveur de leur camp respectif.

En effet lorsque Sicard, du haut du terrain, vit que les troupes adverses progressaient inéluctablement, il ordonna à son sonneur de lancer la charge, jetant ainsi sa cavalerie dans la mêlée. Les soldats montés se déployèrent et vinrent prendre en tenaille l’armée ennemie, soulageant ainsi les piétons royaux au centre. Mais de l’autre côté du champ de bataille, les jeunes capitaines riaient de cette manœuvre désuète et, se coiffant de leur casque, ordonnèrent à leur propre sonneur de signifier la retraite. Au son de la corne qui résonna longuement par trois fois, tous les jeunes chevaliers chargèrent, tandis que sur le front leurs fantassins se dégageaient de la mêlée et se déployaient vers l’extérieur en pointe de flèche, au centre de laquelle vinrent s’engouffrer les chevaliers faidits. De leurs javelots et de leurs épées, ils décimaient les piétons qui se dispersèrent, laissant le champ libre aux deux troupes de cavaliers, dont l’une était toute fraiche, et l’autre déjà harassée par ses deux précédentes interventions.

Voyant la situation se renverser, Sicard, n’y tenant plus, chargea lui-même avec sa garde personnelle et se jeta dans la mêlée pour en découdre avec cette jeunesse insolente. Ses fils le suivirent de près, ne voulant pas manquer à l’honneur familial, même si Alféric, qui avait observé avec attention la stratégie adverse, devait bien reconnaitre la supériorité des faidits et craignait l’issue de la bataille. Depuis le centre des combats, voyant le roi rejoindre le terrain, les jeunes capitaines hurlèrent de joie, et parmi eux les aînés comme les plus robustes essayèrent d’atteindre la troupe royale pour affronter le souverain et gagner la place du vainqueur.

Dès lors ce ne fut plus que chaos sur toute la plaine, et depuis les remparts où s’étaient massés les habitants et les derniers soutiens du roi, on observait avec difficulté la progression des deux camps. Toutes les troupes étant impliquées dans le combat, ce serait désormais à qui abattrait un chef en premier. De ce fait, Roderick fut jeté à terre par un fantassin qui avait tranché les jarrets de sa monture, tandis qu’Euric, tentant de rassembler ses troupes pour une dernière charge, reçut un mauvais coup de masse sur l’omoplate droite, lui faisant lâcher son épée.

Alors que la débandade menaçait parmi les faidits, le jeune Lieutrand, tout juste chevalier mais déjà plein de fureur guerrière, se tailla un chemin à grand coup de hache au travers de la garde du roi et, atteignant enfin Sicard, le faucha d’un violent revers. Alors que le souverain touchait à peine le sol, et dans le même mouvement, Lieutrand abattit sa lame et fit éclater le corselet d’écailles du roi, qui rendit l’âme sous le choc.

Voyant cela, les fidèles de Sicard en furent un instant abasourdis, mais passée leur stupeur, ils se replièrent en bon ordre autour des deux princes, qui devenaient tout logiquement leurs nouveaux chefs. Décontenancé, Alféric souhaita immédiatement rendre les armes, mais son jeune frère Fredric, encore écuyer pourtant, l’exhorta à continuer le combat, à venger leur père et à conserver son royaume. Peu convaincu, mais aiguillonné par les instigations de son frère, Alféric lança une contre-attaque désespérée dans laquelle ses bannerets se plongèrent corps et âmes dans un dernier sursaut d’honneur.

Sous la pression de leurs lames, les faidits perdirent du terrain, et même le terrible Lieutrand faiblissait sous la nouvelle ardeur des coups. Car les jeunes capitaines n’en étaient qu’à leur première bataille rangée, et n’avaient pas encore l’habitude des longs corps à corps. Tous se prirent alors à craindre une défaite inéluctable, d’autant qu’aucun renfort ne pouvait leur venir de leurs pères, qui avaient rejeté l’idée de cet affrontement et refusé d’y impliquer leurs propres troupes.

Voyant la situation se renverser ainsi en leur défaveur, le jeune Lodève prit alors peur de voir son grand dessein réduit à néant. Comme il était l’un des derniers parmi les siens à avoir encore conservé sa monture, et profitant d’une brève ouverture dans le carré ennemi, il chargea le prince Alféric, laissant tous les combattants pantois. Car Lodève, dont la lance était empennée d’une bannière pour rassembler ses troupes quelques instants auparavant, au lieu de la jeter sur son adversaire, la coucha par-dessus la tête de son cheval, et percuta le prince sans que celui-ci n’ait pu le toucher de sa propre lame. Sous le regard ébahi de tous, le prince glissa de sa selle et fut projeté plusieurs mètres en arrière, manquant de s’empaler sur les armes de ses hommes, tandis que son destrier se renversait sous le choc.

Alors, ce fut une si grande consternation parmi les fidèles de la couronne, que sur les remparts ou sur la plaine on n’entendit plus aucun bruit, sauf celui des armes et des genoux que l’on laissait tomber à terre. Les vivats explosèrent parmi les jeunes faidits, couvrant les insultes que déversait le petit Fredric à l’encontre de Lodève. Et comme ce dernier tournait bride pour revenir vers les siens, le petit prince, pourtant à terre, se saisit d’un javelot et porta un coup au côté du cavalier. La pointe de la lame glissa sous les écailles de la cuirasse et déchira sa tunique, mais heureusement pour Lodève le trot de son cheval atténua en bonne partie la force du coup, et il se dégagea rapidement de l’emprise de son adversaire. Et alors qu’il démontait soudainement pour faire face à Fredric - qui perdit contenance devant la stature imposante du jeune chevalier - il fut arrêté dans son élan meurtrier par le geste du prince Alféric qui, le souffle court et encore chancelant du coup qui l’avait frappé, s’était relevé pour protéger son sot de frère de l’implacabilité de Lodève.

Il se passa alors une chose que nul ne s’attendait sans doute à voir à l’issue de ce conflit : Lodève accepta la reddition d’Alféric et intervint auprès de ses compagnons pour négocier une capitulation sans aucun autre sang versé. On fit prisonnier les deux princes ainsi que le reste de la famille royale, tandis que les soldats attendaient de savoir quel nouveau chef ils allaient devoir servir. Ce fut alors qu’intervinrent les dieux, car aucun être en cette terre n’aurait pu prédire pareil avènement.

Comme les jeunes capitaines se disputaient pour savoir lequel d’entre eux ceindrait désormais la couronne, Vivance fit remarquer que selon les coutumes, l’ainé et le plus noble devait avoir la préséance ; mais Roderick avait été éloigné du terrain après avoir reçu ses blessures, et Euric répugnait à s’attribuer une couronne qu’il n’avait pas gagnée par lui-même. Lieutrand en profita alors pour faire valoir ses propres droits, puisqu’il avait lui-même tué Sicard au combat. La loi de l’honneur lui réservait donc normalement le trône en récompense.

Seulement, le débat s’était tenu au sein de la ville, au milieu d’une foule fiévreuse qui craignait de voir une nouvelle guerre civile éclater. C’est alors que les divinités intervinrent, en inspirant au peuple une clameur sainte et salvatrice. Comme la rumeur du retour à l’antique dynastie avait fait son chemin à travers tout le royaume, la foule commença alors à scander le nom de Lodève, qui quelques mois auparavant s’était uni à la dernière descendante de la lignée des Préfets. De plus, le bruit avait couru que, la veille des combats, un messager était arrivé en trombe pour apporter au jeune chevalier la nouvelle que son épouse était désormais entrée dans les douleurs de l’enfantement. Il n’en fallut pas plus au peuple pour croire avec ferveur en l’accomplissement de la prophétie, et la foule arracha alors de la cervelière du feu roi Sicard la couronne royale qu’elle vint déposer entre les mains de son nouveau souverain élu. Lodève fut alors porté en triomphe par toute la ville, et nul n’osa contester cette élection – sinon peut-être l’orgueilleux Lieutrand – car tous admiraient le jeune chevalier pour ses talents de guerrier et de stratège.

De ce jour, une grande frénésie s’empara de la cité, car on préparait le couronnement du nouveau roi, et la mise en place de son conseil qui allait bouleverser l’ordre des choses auparavant établi. On pilla le Trésor, on organisa de grands jeux et on distribua des terres pour s’attacher de nouveaux services, et Lodève, sans attendre, fit mander à la capitale son épouse Astia, qui avait, dit-on, mis au monde un… »

« - Venez frère Cutbert, semonça l’abbé en passant devant l’écritoire du jeune moine. Lâchez ce calame où nous n’arriverons jamais à temps pour le couronnement.

-Mais mon père, je n’ai pas encore terminé le récit des événements qui ont amené de Roi Lodève sur le trône d’Enselant ! se défendit celui qu’on appelait Cutbert.

-Venez, vous dis-je, s’impatienta le prélat. Vous apprendrez là-bas toutes les nouvelles les plus fraiches qu’il vous faudra pour achever votre travail ! Ce que l’on voit par soi-même vaut souvent bien plus que tout ce que la foule raconte ! »

Le jeune moine abandonna son ouvrage dans un soupir, tout en se consolant à l’idée, qu’au moins, il n’aurait pas à raturer ses belles pages enluminées à cause des mauvaises informations d’un colporteur trop inspiré.