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GODS

Le jeu de rôle de Dark Fantasy

Un rat aux fers, une nouvelle de Franck Ferric

Un rat aux fers
Par Franck Ferric

 

Il était toujours temps d'essayer quelque chose.

De son enfance affamée dans les bas-fonds d'Ael Denn, jusqu'aux saisons de service dans l'ost d'Avhorae, cela avait toujours constitué le premier principe de Cyane. Ne jamais rien céder gratis. Ne jamais renoncer. Même lorsque la chance partait frayer avec le voisin. Même quand la merde tombait à verse. Quitte à y perdre sa fierté ou sa fortune : il existait toujours un moyen de tirer ses os du bourbier. Pourtant, cette fois, Cyane ne voyait pas comment s'y prendre.

L'optimisme était un luxe déraisonnable, pour qui se trouvait enfermé dans une cage à corbeaux.

Cyane avait passé la nuit là. Totalement nu. Son poignet gauche enchaîné à un anneau suspendu juste assez haut pour qu'il ne puisse ni se lever ni s'asseoir. Manière d'interdire tout repos aux déserteurs. La cage était plantée en haut du linteau de la Passe Pourpre. Une ancienne porte fortifiée, monumentale, vestige d'un verrou posé sur la frontière d'un monde désormais évanoui. Ne subsistait des hauts murs du Premier Âge qu'un alignement de moellons aux tailles variables, qui ondoyait puis plongeait sous la plaine comme la longue échine d'un dragon froussard.

Seule demeurait la porte. Colossale. Éternelle. Édifiée sur deux colonnes massives, ornées des faces sévères d'une paire de rois titans aux noms oubliés. Des rois couronnés de cages à corbeaux. Une pour Cyane. L'autre pour un prisonnier tellement roulé en boule qu'il ne montrait qu'un cul sale. Cyane n'aurait su dire s'il s'agissait d'une femme ou un homme. Mais ça ne bougeait plus.

La porte enjambait la Voie des Princes, que l'on nommait ainsi parce qu'elle reliait Avhorae aux provinces occidentales de l'Empire. Cyane pensait qu'on pouvait bien la rebaptiser « Voie aux Légions », puisqu'il n'y passait désormais plus guère que les armées impériales expédiées contre la frontière et le pays derrière.

Au levant, sous le soleil rouge, l'une d'entre elles approchait. On entendait toujours les légions avant de les voir. La faute aux tambours, aux buccins. Aux semelles cloutées des cohortes heurtant le pavé noir des routes impériales. Le pas cadencé des légions sur la terre, c'était les hommes rythmant les battements du cœur de leur dieu.

À l'ouest, les marches avhoréennes déroulaient leurs infinies désolations. De loin en loin, par-delà des bois noirs, on voyait des fumées s'élever. Des bourgs en flammes. Des champs incendiés. Des charniers embrasés. Tous ces feux rongeant le pays avaient poussé Cyane à fuir l'ost. Mais on l'avait repris. Conduit au fer crasseux des cages d'où il pourrait voir de loin l'ennemi arriver. Il savait ce que les impériaux faisaient des Avhoréens qu'ils capturaient. Ceux dont les prières n'étaient pas vouées au Culte finissaient au pal. Pourvu qu'ils fussent valides, on envoyait les autres aux arènes, pour la distraction des mille garnisons qui campaient le long des voies impériales.

Mais en dépit de ses muscles tétanisés de douleur, Cyane ne se voyait pas finir si vite. Il tenta vainement d'atteindre le loquet fermant sa cage avec le bout d'un pied, puis l'autre. Secoua ses chaînes. Tira sur les maillons. Les mordit. La cage était vétuste. Cela se voyait aux épaisseurs sur le fer des barreaux. Des couches de crasse noire, recouvrant des couches de rouille noire. Les épaisseurs de la cage racontaient la succession des générations de malchanceux piégés là avant lui. Cyane ne trouva aucun réconfort à l'idée d'intégrer leur triste généalogie.

Alors qu'il crachait sur son poignet pour tenter de le glisser hors des chaînes, Cyane entendit quelqu'un piétiner sous la Passe Rouge. Un vagabond marchait, seul. Drapé de toile poussiéreuse, il cheminait sans hâte, paraissant prendre soin à rester dans l'ombre de l'édifice. On accédait au linteau de la Passe par un escalier étroit, taillé à même le bâtiment. C'est par là que l'on montait les encagés, afin qu’ils servent d'avertissement lugubre aux passants. L'étranger gravit les marches d'un pas tranquille. Parvenu sur le linteau, il s'attarda auprès de la première cage. Échangea quelques mots avec son occupant. Le captif remua. Supplia qu'on lui ouvre. Cracha sur le vagabond qui tardait à obéir. Puis, sans qu'il y eut aucun geste de la part de son visiteur, le prisonnier convulsa et tomba inconscient. D'épuisement. Ou mort, peut-être. La situation déplut à Cyane, qui se figea lorsque le rôdeur de poussière vint se planter devant sa cage.

Son visage était celui d'un homme sans âge. Une peau de parchemin doré, percée d'une paire d'yeux qui ne luisaient que lorsque la lumière du soleil les frappait selon un certain angle. Des poils drus et épars hérissaient ses joues maigres. Mais il conservait une carrure puissante, peu commune aux hommes de son âge. Ses mains épaisses gardaient un couteau dans son giron. Après un long silence, il dit dans une langue avhoréenne parfaite :

« Je cherche un rat. Et tu m'as l'air d'en être un. »

Cyane aurait voulu s'enfuir. Se ratatiner dans le fond de sa cage, si celle-ci avait pu lui offrir la moindre possibilité de repli. Comme il hésitait à regarder le vagabond dans les yeux, il répondit en avisant ses pieds nus :  

« Et toi, tu m'as l'air d'une sale fouine venue se réjouir de la déroute d'un plus miséreux... »

Méprisant les mots de Cyane, le visiteur tendit le couteau devant lui. Sans agressivité : juste comme pour le présenter. Il s'agissait d'une courte lame à tout faire, ébréchée de la pointe à la garde. Cela aurait pu n'être là qu'une arme bien piètre si elle n'avait été forgée dans l'acier sombre d'Aon. Une fine couche de givre paraissait la recouvrir. Le vieux approcha d'un pas. Son habit exhalait un parfum inhabituel, d'encens ou de myrrhe. Il ordonna :

« Pose ta main sur ceci ! »

— Je ne veux pas tâter ton manche, répondit Cyane ! Je sais bien reconnaître une malédiction lorsque j'en vois une. Va donc regarder le voisin crever. Et laisse-moi en paix ! »

— Ton voisin n'est rien qu'un mouton piégé. Ça respire, mais c'était déjà comme mort bien avant mon arrivée. Moi, je cherche ceci. »

L'inconnu dévoila le pommeau du couteau. Fondu dans un bronze délicat, il figurait un crâne de rat décharné :

« Je reconnais un rat lorsque j'en vois un, reprit le vieux. Vois donc l'armée qui s'avance. Resteras-tu piégé là, à l'attendre ? »

Il désigna le levant. La légion approchait, telle une nappe de bitume envahissant la plaine. Une avant-garde de chars de guerre la précédait, arborant les étendards carmin frappés du Soleil Noir. Cyane évalua qu'ils atteindraient la Passe Pourpre en moins d'une demi-heure. Mais il ne comprenait toujours pas ce que l'étranger attendait de lui :

« Et quoi, ricana Cyane ? Tu voudrais que j'affronte seul trois mille hommes ? Que veux-tu que je fasse de ton couteau tordu ?

— Je suis certain que tu lui trouveras un usage. Un rat saurait. »

Le vagabond posa le couteau sur la cuisse du prisonnier. Il était aussi glacé que s'il venait d'être tout droit retiré du cœur de l'hiver. Cyane s'en saisit de sa seule main libre et immédiatement, il lui parut que l'arme réclamait sa chaleur. À mesure que le gel s'évaporait de la lame, la fatigue et la douleur du captif se dissipaient également. Son cœur palpitait à rompre, propulsant son sang fort jusqu'à ses tempes. Terrassé de vertige, Cyane entendit le vagabond conclure :

« Je cherchais un rat. J'en ai trouvé un. »

Puis le vieux au visage doré poussa le loquet. Et s'en retourna dans les ombres par lesquelles il était arrivé.

Il fallut de longues minutes à Cyane pour recouvrer ses esprits. Il pendulait désormais sous sa cage, simplement suspendu par son poignet enchaîné. Ses orteils effleuraient le sol, et son poing droit serrait toujours le couteau attiédi. Tout près, le roulement des chars tonnait contre les ruines comme le ressac sur les falaises d'Ael Denn.

Les rats à la patte piégée savaient quoi faire. Cyane sourit. Il avait un poignet coincé. Un couteau.

Il était toujours temps d'essayer quelque chose.