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GODS

Le jeu de rôle de Dark Fantasy

Trois cœurs du Nord, une nouvelle de Franck Ferric

Trois cœurs du Nord
Par Franck Ferric

 

Cinquante-huit.

C'est le nombre de réfugiés qui composent désormais la colonne.

J'en comptais ce matin encore cinquante-neuf. C'était déjà cinq de moins que la veille. Et encore douze de moins depuis la fuite du camp d'hivernage d'Idh, il y a quatre jours. Tous retrouvés au matin, réduits en charpie, sans qu'on sache par qui. Qu'importait : tant que nous étions trois pour garder la colonne, malgré les pertes, nous avions nos chances.

Mais la différence depuis le décompte du matin, c'est Ulfdal qui est mort. Le grand Ulfdal, avec sa grande gueule et son grand cœur, il est là, crevé dans la neige. Sa broigne lacérée de l'épaule au ventre. Et son cœur, qui n'est plus là. Ça n'aurait pas vraiment attristé Ulfdal de savoir qu'il finirait ainsi. Les gens du Valdheim préfèrent mourir tués par plus fort qu'eux, plutôt que de maladie dans leur paillasse. Mais moi, ça m'attriste de savoir que nous ne sommes plus que deux Passeurs pour protéger cinquante-huit exilés.

Avec moi, Bragi inspecte le corps rompu d'Ulfdal. À demi nue lorsque tous les autres grelottent sous le vent blanc, elle ne dit rien. De nous trois, elle a toujours été la moins loquace et je l'ai toujours aimée pour ça, parce que les gens qui l'ouvrent trop finissent toujours par baver des fadaises. Pourtant, en dépit de son silence, je sais qu'elle est furie. Ça se ne lit pas sur son visage. Mais dans la variation des couleurs du fer de sa hache. Il module du gris à la rouille. De la rouille au sang.

Bragi n'a pas besoin d'un mot, juste de laisser voir l'éclat de son arme pour exprimer ce qui bout dans sa tête. Venger son amant. Alentour, elle observe les traces de l'assaillant dans la neige, et déduit : il attendait derrière le talus, caché dans les buissons. Il a laissé la colonne passer devant lui. À son habitude, Ulfdal marchait en queue de cortège et c'est là que la mort lui a sauté dans le dos. Ils se sont battus dans le fossé. Pas longtemps. Sans doute l'assaillant aurait-il pu utiliser une flèche, un javelot, n'importe quoi qui lui aurait permis de tuer sans risque. Il ne l'a pas fait. C'est volontairement que l'ennemi a engagé un corps-à-corps avec le guerrier le plus solide de la colonne. Ici, seuls les Vaelkyrs cherchent à affaiblir les meutes qu'ils traquent en tuant les plus forts. Prélevant leurs cœurs pour l'offrir à leur Mère des Glaces privée du sien. Sa fine face blanche tendue de rage, Bragi ramasse la lance d'os d'Ulfdal. Et d'un bond, disparaît derrière les ronces gelées.

Je laisse Ulfdal où il est tombé et explique à Odger, le vieux veilleur de l'orbe, qu'il faut reprendre la route, immédiatement. J'espère gagner l'autre côté de la combe avant la nuit. La colonne se reforme. Femmes et hommes valides, indifféremment libres ou esclaves, vont sur les côtés avec de quoi se battre entre les poings. Ils flanquent les trois chariots sur lesquels s'entassent quelques bagages, les vieux, les deux enfants. Et dans sa châsse de chêne noir, l'orbe d'Idh. Plus loin, Bragi devance la colonne, empruntant des chemins que seuls ses yeux blancs savent voir. J'ai pris la place d'Ulfdal aux arrières. Le pas calé sur l'allure des chariots, tout le monde avance en ordre. Sans dire mot.

 

Au soir.

La combe est derrière nous et la colonne est au repos. Quelques-uns dorment. Les autres passent leur nuit comme ils peuvent, en entretenant les feux, en racontant encore comment l'hivernage a été incendié. Les plus gaillards ont voulu organiser des tours de garde. Je leur ai ordonné de rester autour de l'orbe. Je ne veux pas qu'ils s'exposent inutilement dans le noir. Ils ne sont pas de taille.

Bragi veille sur la falaise, seule, avec le halo de la pleine lune d'argent dans son dos. Si je la vois, nos poursuivants doivent la voir aussi. Elle le fait exprès. Elle veut qu'ils la trouvent. Debout face au vent blanc, elle ressemble à une statue de gel. N'importe qui d'autre mourrait d'endurer la morsure de l'hiver avec sa seule peau pour armure, mais je sais que le froid n'a aucune prise sur Bragi lorsqu'elle vire furie. Je ne m'inquiète pas.

Le patriarche Odger pense que l'attaque d'Idh vient des Vaelkyrs. Qu'ils veulent prendre les deux enfants pour les dresser parmi les leurs. Je ne l'ai pas contredit, mais je sais qu'il a tort. Lors de l'incendie d'Idh, les enfants ont failli brûler vifs, signe que l'assaillant se fichait d’eux. Et un simple Vaelkyr n'aurait su étriller Ulfdal comme il l'a été, sans y laisser quelques morceaux. Je crois que ceux qui nous pistent cherchent autre chose. Le cœur rythmant les poitrines des forts. Une châsse de bois où bat le cœur d'un peuple.

Soudain, un cri perce la nuit. Ni bestial, ni tout à fait humain. Sur la falaise, la silhouette de Bragi a disparu. Je me rue vers la source du hurlement. Mes yeux percent la nuit comme ceux de Bragi percent les tempêtes. Au bord d'un à-pic vertigineux, je vois ma sœur, hache en main droite, lance en main gauche, tenir tête à un haut maraudeur vaelkyr. Une gueule d'effroi taillée comme un ours, parée à la charge. Sa crinière de fauve errant, tressée de crasse, est coiffée d'un casque à cornes où pendent des amulettes de bronze. Son armure est une broigne cousue de plaquettes de fer noircies au feu, visant à le soustraire aux regards du soleil et des lunes. Le sauvage se bat sans arme et lorsque je m'attarde sur ses larges mains, je comprends pourquoi. Elles sont ses armes. Recouvertes d'entrelacs rituels, tracés à l'encre noire. Chacun de ses doigts s'achève par des griffes courbes, pareilles à celles des tigres des glaces. Le Vaelkyr s'élance, furieux, ses dix dagues de mort noire fendant l'air. Bragi garde. Esquive un coup. Pare le second du plat de sa hache. À cet instant, elle pourrait prolonger son geste pour écorcher l'agresseur au bras, mais elle s'abstient. Elle veut que ce soit la lance d'os d'Ulfdal qui verse le premier sang, pour que l'arme soit lavée du déshonneur d'avoir perdu son porteur sans avoir causé la moindre blessure. Bragi feint de reculer. Pointe le tronc de son adversaire, qui charge de plus belle. Mais Bragi n'est pas Ulfdal. Le fer de la lance ricoche contre les écailles de fer et l'épaule du Vaelkyr heurte violemment la furie, l'expédiant dans les congères. Avant qu'elle n'ait eu le temps de se relever, l'ennemi est sur elle. Je le vois saisir Bragi au col. La soulever de terre. Et d'un geste sauvage, plonger son poing dans la poitrine blanche de ma sœur. Le Vaelkyr prend son cœur. Puis sans un regard pour rien d'autre, disparaît au bas de la pente.

Ma sœur est morte. Comme il faut du temps à la raison pour admettre les vérités trop crues, j'accours. Mais en périphérie de mon regard, je perçois des ombres. Deux hommes, trop menus pour être d'ici. Des étrangers trop avancés dans le nord sauvage pour être autre chose que des prosélytes impériaux. Qui ont utilisé le Vaelkyr pour atteindre l'orbe d'Idh. Leurs visages sont cachés sous des fourrures. L'un d'eux me tend trois doigts. En abaisse deux, lentement, l'un après l'autre. Il pointe le dernier vers moi. Puis sur les quelques braves gens d'Idh qui ont accouru aux sons du combat. L'ombre aussi sait compter. Elle sait que je suis la dernière des trois Passeurs des Vaux. Elle me signifie que si je charge, plus aucun cœur ne battra jamais à Idh. Les deux hommes sombres reculent. Sans me tourner le dos. L'écorcheur vaelkyr n'est pas loin. Je laisse les ombres filer dans la nuit et donne l'ordre de nous replier au camp. 

 

Au matin

Le vent blanc a recouvert de givre le corps de Bragi, si bien qu'on ne la distingue presque plus de la pente enneigée. La colonne est sur le départ. Cinquante-huit moins Bragi, cela fait cinquante-sept. Je suis la seule guide qui reste de notre groupe. Mes compagnons sont morts, mais la parole donnée aux gens d'Idh perdure. Un peu à l'écart, j'échange avec Odger. Je lui dis :

« Ceux qui nous pistent veulent votre orbe. Si nous le leur cédons, ils abandonneront leur chasse contre nous. Peut-être.

— Es-tu folle, rétorque le patriarche ? L'orbe est le cœur de notre communauté. Il fut celui de nos pères et sera celui de nos enfants. J'aime mieux que tu nous laisses à notre destin, plutôt que de laisser l'orbe à ces chiens. »

Je n'aime pas Odger. Il est plus gros, plus vieux que les autres. Seuls ceux qui profitent aux dépens de leurs semblables peuvent vivre si gras, si longtemps. Je réponds :

« Si nous gardons l'orbe, nous ne verrons pas la prochaine aube se lever. Et vos enfants non plus.

— Si nous le cédons, nous perdons les âmes de nos ancêtres, et les nôtres avec. Alors, c'est toute notre communauté qui ne passera pas l'hiver. »

Il a raison. Nous voilà face à un problème : lui a voué sa vie à la protection de l'orbe d'Idh, il ne changera pas d'avis. Les Passeurs des Vaux ont voué leur bras à la protection de ces gens, et je ne changerai pas d'avis. Odger s'empourpre :

« C'est un choix impossible. À ta manière, tu es aussi gardien. Tu sais bien que je ne peux capituler.

— Oui. Je sais. »

 

Plus tard.

Helvegen est encore à dix jours de marche. Je précède la colonne, la lance d'os d'Ulfdal dans une main, la hache de Bragi dans l'autre. Les réfugiés avancent courbés sous le vent blanc. Certains me toisent avec haine, mais je m'en fous, je suis plus forte qu'eux. D'autres pleurent en silence pour l'orbe de leurs aïeux, abandonné dans la neige. Au profit de la Mère des Glaces, du Soleil Noir ou de qui sait quoi ? Que m'importe. Je compte mon troupeau.

Cinquante-sept moins Odger, cela fait cinquante-six.