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GODS

Le jeu de rôle de Dark Fantasy

Les pierres aux serpents, une nouvelle de Franck Ferric

Élus,

Nous avons le plaisir de compter à présent Franck Ferric parmi les auteurs qui rejoignent l'aventure GODS pour donner vie aux Terres Sauvages !

Bien sûr, ses nouvelles seront également compilées dans les Chroniques des Terres Sauvages.

* * *

Les pierres aux serpents

Le dieu était en pierre. Et traînait sa triste face vaincue dans la poussière.

Taillé dans le granite rouge du plateau de Tephte, c'était un dieu ancien. Usé. Mort depuis longtemps. Rongé par les intempéries, c'était pourtant un dieu qui, un jour, avait reçu des offrandes, des prières. Le sang de mille lignées d'esclaves dont il avait méprisé les noms. Mais un âge avait passé, et c'était désormais un dieu mort. À leur tour, les hommes avaient oublié son nom.

Le dieu traînait par terre, tiré par un auroch. Un animal gigantesque, au cuir brun, noué de muscles. Né pour charrier tous les fardeaux du monde, il ressemblait à ces bêtes des bas-reliefs d'Uruk, sur lesquelles des rois géants frappaient de mille manières différentes prédateurs mastodontes et grands fauves.

Sur sa lourde tête, l'auroch portait le Soleil Noir. Un demi-disque de bronze terni, cloué dans ses cornes plaquées d'or sali. Sous les poils drus, on ne voyait pas les yeux de l'auroch, et il était impossible de deviner l'effort consenti par la grande bête. Le dieu mort mesurait bien deux toises. Sans doute devait-il peser lourd. Pourtant, sans se plaindre, l'auroch tirait. Le dieu suivait.

Aucun des deux n'avait d'autre choix. Campé sur le dos de l'animal, sur une selle garnie des mains tranchées des marchands de Shamazar et à demi nu sous son plastron radié des rayons du Culte, le capitaine Dorzh regardait droit devant. Avec une intensité telle, qu'on eut dit qu'il voulait faire plier tout l'ouest devant lui.

Derrière Dorzh, le soleil au ras du monde étirait l'ombre des dunes loin sur le reg écorché. On ne trouvait pas d'auroch dans cette région des Terres Sauvages. Ils paissaient loin, dans les plaines du centre. Aux environs de Shamazar ne vivaient que des bêtes médiocres, craintives du ciel. Elles se cachaient dans des trous ou sous les pierres. Lézards. Insectes. Serpents. Né au pied des remparts noirs de l'Empire, Dorzh détestait toutes ces choses qui rampaient ventres à terre, plus bas que lui.

Le dieu de pierre était aussi un serpent. Autrefois fier, dressé droit. Les mains qui l'avaient sculpté l'avaient gratifié de cent blessures et cicatrices. Rien de mortel. Comme pour justifier sa gueule tordue. La rage muette qui en sortait.

La veille, en avant-garde de la Légion, la compagnie de Dorzh avait retourné l'oasis de Shamazar. Les mercenaires ne touchaient aucune solde, mais pouvaient garder ce qu'ils prenaient. Pour les compagnons de Dorzh : des femmes, des esclaves, le peu de richesses que contenait le village. Leur capitaine savait que depuis le ciel, l’œil de l'Unique observait. Comme il voulait lui plaire, Dorzh avait pris un dieu serpent. Celui-là trônait un peu à l'écart du village, comme un gardien désuet sur lequel plus personne ne comptait vraiment. Dorzh lui avait noué une chaîne autour du cou. L'auroch avait tiré fort et sans fracas ni tempête, le dieu était tombé. Le mercenaire savait que les dieux mourraient surtout d'oubli. Depuis ses hauteurs, l'Unique se réjouissait de voir disparaître les restes des dieux d'antan. Ceux-là qui, comme les insignifiantes bêtes de Shamazar, rampaient sous lui. Et pour soustraire le dieu serpent au regard du soleil, Dorzh avait les falaises. Surtout, le Siirh qui coulait en contrebas.

Le chemin s'encaissait entre les rochers. La faute à la raideur de la pente et au fouet de Dorzh, l'auroch écumait et soufflait fort. Mais alors qu'il forçait sa monture, le capitaine vit un vieillard. Un maigre bonhomme, la peau bistre, les yeux jaunes. Désarmé et vêtu d'un haillon qui laissait voir son torse recuit par le ciel d'ici, il était assis sur une grosse pierre plate posée à dessein au beau milieu de la voie. Là, immobile, il réchauffait ses os aux premiers rayons du soleil. Le vieux faisait comme les serpents et immédiatement, Dorzh le détesta. Résolu à faire fi de lui, à passer dessus sans en faire de cas, le mercenaire fouetta les flancs de sa monture épuisée. Mais à trop tirer sur sa chaîne, finalement à bout de force, l'auroch flancha. Il s'arrêta, à trois foulées du vieux. Dans un babelite parfait, celui-ci dit comme pour plaisanter :

« Cet endroit est une frontière. Beaucoup de choses passent là. Caravanes. Esclaves. Et aussi des dieux morts, parfois... »

Dorzh détesta le vieux encore plus fort. En guise de bague, ce dernier portait à l'index gauche un court croc de bronze oxydé. Le vieillard y faisait jouer la lumière du ciel. Elle frappait le bijou d'un éclat vert qui déplut à Dorzh. La journée avait été longue. Il y avait l'auroch harassé, le vieux sur la route et le vert sur le croc. C'en était assez pour la patience du mercenaire. Il mit pied à terre et grommela :

« Je hais ce pays. Tout mérite d'y être piétiné. Ses habitants. Ses coutumes. Et aussi les avortons sur ma route.

— Tu piétineras peut-être la surface, ricana le vieux. Comme cette pauvre bête qui te suit, avec son gros cul et son mufle mouillé. Même la statue que vous trimballez le sait mieux que vous deux : il y a des secrets anciens, dessous ce pays, que les serpents savent mieux que les bœufs. » Dorzh avança vers le vieux. Fâché qu'on lui tienne tête. Fâché qu'on lui bloque la voie et qu'on le moque. Il voulait l'écraser. Dégager la pierre et reprendre sa route. Le mercenaire commença à délier la dague courbe passée à sa ceinture. Puis se ravisa. La colère l'étranglait, il savait que la fureur s'évacuait mieux par ses poings. Même lorsque l'ombre de Dorzh fut sur lui, le vieux ne bougea pas de sa pierre. Le croc de bronze désigna le Soleil Noir entre les cornes de l'auroch et le vieillard dit :

« Nous avons déjà notre soleil. Nous n'aimons pas celui que tu nous apportes. Et puis tu nous fais de l'ombre... »

Dorzh voulut répondre que cette ombre serait la dernière que le vieux aurait jamais à endurer. Mais ses mâchoires trop serrées, il se contenta de grogner que les bavards causaient moins, une fois leurs os rompus. Il saisit le crâne du vieux à pleines mains. Le souleva de terre, puis le projeta plus loin. Roulé en boule dans les cailloux, le vieillard gémit. Un sang clair coulait sur la pierre. Le mercenaire chaussait de lourdes sandales cloutées. Il en posa une sur la tête du vieux. Appuya fort. Un battement de cil, c'est ce qu'il eut fallu pour que Dorzh en finisse. Mais c'était aussi le temps nécessaire au croc de bronze pour mordre la chair du mercenaire. Le doigt du vieux piqua deux fois, juste derrière la cheville, là où la peau était tendre. La douleur irradia d'un coup, mettant un terme net à l'assaut de Dorzh. Une brûlure de feu liquide, d'acide sur une plaie à vif, qui traversa sa jambe, sa hanche, jusqu'à sa poitrine. Un flot d'écume remonta dans la gorge du capitaine. Chaque jour, l’œil unique du soleil se levait pour voir des hommes tomber. Regarder Dorzh ramper ventre à terre ne sembla pas le troubler.

L'homme était de chair. Et traînait sa face vaincue dans la poussière. Le poison le tuerait lentement. Déjà la fièvre verte ternissait sa vision, changeait tout en teintes de bronze oxydé. Les couleurs quittaient le monde et avant de sombrer tout entier, Dorzh s'aperçut que le corps du vieux portait des blessures. Nombreuses. Rien de mortel. Comme pour justifier sa gueule tordue. La rage qui en sortait lorsqu'il dit :

« Il faudra plus que toi, pour imposer ton dieu dans ce pays. Mais emporte ceci de l'Autre Côté : les serpents n'existent que pour te rappeler de faire attention où tu poses tes pieds. »

Puis il vit le vieux égorger l'auroch. Tracer ses signes dans le sang versé. Le Soleil Noir tomba au sol et le vieillard le jeta par-delà la falaise, droit dans le Siirh qui l'engloutit sans un bruit. La monture et son maître restèrent là où ils étaient tombés. Aux soins des insectes et des menues bêtes que Dorzh détestait tant.

Puis le vieux s'en retourna réchauffer ses os sur la grande pierre de granite rouge qu'on lui avait apportée. Le soleil la réchauffait déjà.

Les vieux serpents adoraient ça.

* * *

Présentation de l'auteur

À 40 ans, Franck Ferric est un pousseur de figurines repenti, rôliste et GNiste pas repenti du tout. Auteur (principalement de post apo et de fantasy), il a publié une quarantaine de nouvelles, deux recueils et cinq romans, notamment aux éditions Gallimard et Albin Michel. Dans ses livres (dont un certain nombre ont été illustrés par Bastien Lecouffe Deharme), ses thèmes de prédilection tournent autour de la mythologie, la religion, l'Histoire et la baston. Son dernier roman « Le Chant mortel du soleil », paru en avril 2019, parle de barbares teigneux, de dieux qui refusent de mourir. Et de baston.