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GODS

Le jeu de rôle de Dark Fantasy

Le masque, une nouvelle de Justine Niogret

Le masque
Par Justine Niogret

Je ne sais pas pourquoi elle me garde auprès d'elle.
À vrai dire, je ne sais même pas si elle me voit encore, mais qu'importe.
Je ne sais pas pourquoi je reste, non plus.

En souvenir, peut-être. Ou par espoir. Si c'est par espoir, je suis un imbécile. Et je sais que je reste par espoir.

J'étais le serviteur de son corps. Je l'essuyais, je le lavais à la fin de ses longues journées. Je la baignais, elle, douces caresses faites à l'éponge, eau savonneuse, laiteuse, parfumée. Elle y trempait, elle y flottait comme une algue. Je la coiffais, je nattais ses beaux cheveux pour la nuit. J'embrassais ses yeux lorsque le travail l'avait épuisée, lorsque trop de prières l'avaient épuisée.
Je touchais son corps avec des onguents, des crèmes, je savais chacun de ses secrets, la peau presque translucide au creux de son aine, les poils de bronze cachés sous ses bras durs. Je savais son odeur, chaque fois un peu différente, plus douce, plus sucrée. Il n'y avait jamais rien d'autre. Jamais. Cela ne me manquait pas. Je savais tout, et je ne désirais rien.

Eux, eux c'est autre chose. Je voyais bien ce qui passait dans leurs yeux ; du désir, bien entendu, mais tellement, tellement de peur.
Elle était pure. On les juge, ces femmes, on leur donne des noms qui ne sont pas les leurs. On imagine les plans et les secrets derrière leurs désirs, mais elle n'avait aucun plan ni aucun secret. Elle priait en touchant la chair, tout simplement. Toutes les chairs, toutes. Il n'y avait pas que ce qui se passait à l'intérieur du temple, à l'intérieur de sa chambre. Je l'ai vue... je l'ai vue coiffer un vieil homme, sortir son magnifique peigne d'or des plis de sa robe, et le coiffer, là, après lui avoir tendu la main, l'avoir apprivoisé comme un oiseau rare. Il s'était laissé faire. Elle avait coiffé ces cheveux d'argent, translucides, aussi légers que ceux d'un bébé. Je l'ai vue sentir le bras d'une femme épuisée de porter une jarre d'eau sur sa tête. Je l'ai vue passer sa joue sur le bras de cette femme, peau brûlante, couleur de pain cuit, piquante de sueur et à la fois glissante et glacée par l'eau tombée goutte à goutte d'une fissure de cette jarre. Je l'ai vue... je l'ai vue tant faire. Chaque toucher était une prière. Elle savait voir la beauté dans chaque corps venu à elle.
Mais eux... il n'y avait pas de prière dans leur désir, mais de la crasse. Pas tous, non. La plupart venaient prier avec elle, et je les entendais, grands bruits de corps, de râles, de rires aussi. Ils sortaient de son temple heureux, et elle était heureuse elle aussi de cette rencontre. Je parle de ceux qui lui donnaient de vilains noms, je parle de ceux qui se provoquaient jusqu'à ce que l'un d'eux, les doigts tremblants, sorte sa bourse et y prenne une pièce d'or, un joyau, une somme qui aurait fait manger une petite famille un mois, deux, parfois plus. Ceux-là, il leur fallait toujours se défier pour oser.
Je sais qu'ils voulaient lui prendre quelque chose, mais ils n'y arrivaient jamais. Elle ne donnait rien, elle ne perdait rien dans ses étreintes. Elle s'y trouvait, comme elle se trouvait dans les cheveux du vieil homme et la sueur de la femme épuisée, comme dans les bras de ceux qui priaient avec elle.

Elle n'a jamais compris cela. J'aurais voulu lui expliquer qu'il fallait se méfier de ceux aux mains tremblantes. Lui expliquer qu'ils avaient besoin d'elle et que ce besoin les angoissait, les mettait en rage. J'aurais voulu lui expliquer, mais elle ne parlait pas. Elle était tout entière dévouée à la chair, le chant des mots ne lui était rien. J'aurais dû lui expliquer, et peut-être qu'elle se serait méfiée. Je ne sais pas. Je suis un homme d'espoir, donc un homme stupide, je l'ai déjà dit.

Elle ne s'est pas méfiée lorsque l'un d'eux lui a offert ce cadeau. C'était un masque laid, mal forgé, grosses écailles de rouille prises dans les creux. Il puait le fer. Ses yeux étaient creux, deux gouffres terribles, vides. Ce n'étaient pas que des trous. C'étaient deux minuscules choses crevées dans la poussière.
Je ne sais pas comment et qui lui a donné le masque. Je l'ai trouvé sur son grand lit blanc, posé sur un des coussins. Il m'a répugné. J'ai voulu le prendre, le ranger, le cacher, je l'avoue. Mais elle a posé sa main sur la mienne pour arrêter mon geste. J'ai bu ce contact, comme à chaque fois que sa peau touchait la mienne. J'ai levé les yeux et je l'ai regardée, elle, dans ces yeux qui ne voyaient que la beauté, l'innocence, la vie. J'ai hésité, mais je n'étais pas son maître, ni son dieu, ni même son ami. J'étais son serviteur, alors j'ai retiré ma main.

Le lendemain matin, je l'ai trouvée debout devant sa fenêtre. Elle portait le masque. Elle regardait dehors. Il devait faire froid, puisque deux fumeroles montaient des trous de ses yeux. Elle s'est tournée vers moi, et a sursauté, a semblé se réveiller d'un rêve douloureux. Elle a retiré son masque. Elle en gardait une barre creusée, rouge, dans la chair de son nez. Elle m'a souri, m'a caressé la joue. Elle sentait qu'elle devait me rassurer. Et puis, la journée a été comme les précédentes, et elle a prié, elle a travaillé.

D'autres matins, je l'ai trouvée à regarder par les yeux morts de ce masque de fer. Toujours, les fumées. Toujours, la barre rouge en travers du nez. Toujours, cette caresse sur ma joue. J'ai compris, plus tard, qu'elle s'excusait. De quoi ? De se faire dévorer, peut-être. De disparaître.

Un matin, je suis entré et elle n'était pas là. Je connaissais tant son parfum, celui de son corps, celui de ses cheveux, et j'espérais si fort, que j'ai réussi à la suivre. Je l'ai trouvée dans les montagnes. Elle avait couru et ses pieds saignaient. Elle a entendu mon cri, elle s'est retournée. Elle avait pleuré et son masque avait bavé sa rouille sur ses joues. Car elle le portait encore, et elle pleurait à l'intérieur. Elle m'a laissé approcher d'elle, elle m'a saisi aux épaules, ses mains fortes sur ma chair, et malgré tout cela j'ai frissonné. Nous étions seuls dans la montagne, et elle a crié, un désespoir aussi pur que l'avait été son désir, autrefois, déjà autrefois. Son masque fumait par les trous de ses yeux, et j'ai tenté de le lui retirer, mais elle a frappé mes mains, sèchement, en poussant des cris douloureux. J'ai repensé à son nez, à cette barre rouge, et j'ai eu l'idée de ce masque ayant poussé des racines dans son visage, son si doux visage. J'ai cherché ses yeux dans les trous de son masque et je n'ai rien vu. Rien. Elle a tendu les bras, soudain, elle s'est dirigée vers quelque chose que je ne comprenais pas encore ; un ancien feu. Elle s'est laissée tomber devant, un de ses genoux se coupant profondément à une pierre de silex perçant le sol. Elle a saisi la bûche consumée de ce foyer, elle l'a prise à pleines mains devant moi, et elle a broyé ce charbon, elle l'a dispersé dans le vent, sur la terre, et j'ai compris ce qu'elle voulait dire. Elle ne voyait plus que des cendres. Elle a saisi mon visage et y a frotté cette suie, et j'ai compris encore que même les corps, pour elle, n'étaient plus que des cadavres consumés. Elle ne voyait plus que la mort. Elle ne voyait plus que le feu, ou plutôt ce que le feu aurait laissé derrière lui. Elle s'est frappé le cœur de ses mains noircies, et elle a taché ses seins, étoiles noires, froides. Je l'ai prise dans mes bras et j'ai pleuré avec elle.

Nous avons erré. Elle a changé. Elle est devenue autre, et au début, tout lui a été douloureux. Elle avait physiquement mal d'être séparée d'elle, d'une part d'elle qui étouffait, qui ne trouvait pas la sortie vers le monde. Je la coiffais, mais au lieu de sécher ses cheveux à l'odeur de jasmin, je frottais une crinière poussiéreuse, usée par les courroies de ce masque. Au lieu de lustrer sa peau, je bandais les coupures saignantes de ses pieds. Au lieu de caresser ses joues, je tentais de retirer la suie tombée des yeux fumants de son masque. Je ne l'ai jamais trouvée laide. Même sale, même sous ce masque. Même lorsqu'elle a commencé à se couvrir de cicatrices, qu'elle a maigri, que j'ai vu ses côtes sous sa chair. Je ne désirais rien ; juste être avec elle, et j'étais avec elle.

Un matin, elle a ri. Je me suis réveillé, et l'espace d'un instant je me suis cru chez nous, dans son temple, sur ce lit gigantesque et ces coussins de soie. Mais nous étions dans les montagnes, encore, et elle était maigre, et elle était sale, mais elle riait et le soleil levant lui donnait un masque de sang, rouge, luisant comme d'une fièvre. La fumée sortie de ses yeux était noire, plus que jamais. Elle m'a tendu ses deux mains ouvertes en coupe, et j'ai hésité à regarder ce qu'elle me faisait voir. Mais je l'ai fait. C'était le cadavre d'un rat. Elle l'avait décharné avec ses ongles, avec précaution. Arraché le moindre tendon, la moindre veine. Toute la viande crue était jetée sur le sol, et elle me tendait un squelette presque parfait, déjà blanc. Elle riait. Elle me demandait de comprendre, et je l'ai fait, par amour pour elle. Ses deux moitiés s'étaient retrouvées. Son amour de la chair, et sa vision de mort. Tout tenait dans ce secret, dans ce rat décharné. Une fois les os à nu, elle ne voyait plus de cendres. Tout était à nouveau magnifique, lisse, heureux.
Certains diraient que je l'ai vue devenir folle, ce matin-là. Mais moi, je l'ai vue redevenir heureuse.

Nous avons trouvé des chevaux. Nous avons trouvé des armes. Elle a recommencé à prier. Elle les coursait, elle les dénudait, elle leur arrachait la chair et les muscles. Elle priait. Elle a commencé à garder les os, à en faire des mobiles dans le vent, pendus aux arbres. À en faire des sculptures dans les montagnes. Des chemins pavés d'os.
Je vais, parfois, en bas des montagnes. Je vole ou j'achète de quoi nous nourrir, selon la richesse des hommes et des femmes qu'elle tue. Je reviens, mon cheval chargé de nourriture. Je reviens, parfois avec des hommes et des femmes à qui je fais croire qu'il y a un filon de métal, une relique, n'importe quoi. Nous dormons sur le chemin, et elle descend de sa cachette, la nuit, et elle fait ses prières, et je ne demande jamais ce qu'elle fait des corps, mais le lendemain il y a un crâne de plus noué à sa selle, des nouveaux mobiles pris dans les branches des arbres. Elle a fixé des choses à sa selle, des choses sur lesquelles elle s'assied, des os longs et trapus, et cela aussi sont ses prières, et je préfère ne pas y penser trop longtemps.

Je ne sais pas pourquoi elle me garde auprès d'elle.
Je pense qu'elle sait qu'elle m'en demande trop. Puisque parfois, lorsque je reviens seul, elle vient sous mes couvertures et elle essaye de prier comme elle le faisait avant, dans son temple. 

Moi, je ne désire rien ; juste être avec elle, et je suis avec elle. Même si son sexe est glacé et si ma chair ne sait pas lui plaire autant que les os fixés sur sa selle.