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Forces armées africaines 2020

Un livre sur l'organisation, les équipements, l'état des lieux et les capacités des forces armées africaines

Parler des qualités de l'armée malienne après Indelimane ?

 

Bonjour.

Même si les nouvelles propres à ce projet n'ont pas vocation à servir de fil d'information, des questions m'ont été posées au cours des deux derniers jours : "Comment peut-on dire que les armées africaines ont des qualités, que l'armée malienne progresse, après le tragique événement à Indelimane ?" Cette "news" a donc pour objet d'affirmer une nouvelle fois que si les armées africaines ont des défauts, elles ont également de belles qualités. Les Forces Armées Maliennes (FAMa) ne dérogent pas à ce constat.

L'attaque d'Indelimane le 1er novembre 2019, avec un très lourd bilan pour les FAMa, est présentée comme la démonstration flagrante de l'échec de la reconstruction de l'armée malienne ainsi que comme l'illustration de l'échec de l'opération Barkhane (en particulier dans la zone de Ménaka).

Au sein des FAMa des faiblesses notables existent toujours dans différents domaines, à commencer par celui du renseignement d'intérêt militaire (voir mon article publié dans le hors-série 63 de Défense & Sécurité Internationale, Renseignement militaire - Savoir pour vaincre, décembre 2018 - janvier 2019). Des problèmes de formation n'ont pas disparu. Le fléau de la corruption est moins visible qu'en 2012-2013, sans être éradiqué. A quoi s'ajoute le manque de moyens financiers et en conséquence, le manque de moyens matériels. Etc. En résumé, la professionnalisation est handicapée par de nombreux obstacles contextuels et structurels. Oui.

Cependant, les FAMa ont considérablement évolué depuis sept ans. Des efforts importants ont été fournis avec l'aide française. Le souligner n'est pas faire preuve d'un optimisme béat. L'armée malienne de 2019 est sensiblement meilleure que celle vaincue dans le nord sept ans plus tôt. La réalité des avancées - aussi timides soient-elles - n'est pas contradictoire avec la réalité des faiblesses. Elles relèvent l'une et l'autre d'une mise en perspective ouverte plutôt que d'un regard borgne.

Les FAMa le prouvent en étant davantage présentes sur le terrain. Elles savent également accomplir efficacement leur mission. Ne citons qu'un seul exemple. En juillet 2019, un convoi civil escorté par des militaires maliens tombe dans une embuscade, dans les environs du village de Fafa (zone d'Asongo). Un élément d'intervention FAMa est dépêché et les Maliens tiennent bon pendant environ une heure trente de combat. Lorsque des éléments de Barkhane entrent en lice, les jihadistes se retirent. Ils perdent une dizaine d'hommes et de l'équipement. Les Maliens ont honorablement fait face, au départ sans aucune aide de Barkhane. Ces faits d'armes d'un quotidien de violences illustrent que les soldats maliens peuvent aussi se battre très correctement. Malheureusement, ces succès sont moins relayés (et nous pourrions donner d'autres exemples, comme le comportement exemplaire de la plupart des militaires nigériens engagés à Tongo Tongo aux côtés des Américains le 4 octobre 2017).

Pour revenir à Indelimane, Bokar Sangaré, brillant chargé de recherche pour l'ISS, a attiré mon attention sur un entretien avec Ibrahim Maïga pour Ouest-France, ici (propos recueillis par Paul Lorgerie). Ibrahim Maïga parle judicieusement d'une stratégie « d'inversion des cibles », avec des forces nationales africaines (Niger, Mali) qui sont de plus en plus souvent attaquées. Elles le sont car elles sont nettement plus fragiles que les éléments de Barkhane et relativement plus fragiles que ceux de la MINUSMA. Elles le sont car cela exacerbe aussi le ressentiment quant aux présences étrangères. Comme l'analyse encore Ibrahim Maïga : « (…) les groupes ont compris qu'en ciblant ces forces [les armées nationales africaines], qui sont de facto plus vulnérables (…) ils pouvaient amener les opinions nationales à se questionner sur la présence et l'utilité des forces internationales.Et c'est exactement ce que l'on voit (...) C'est une stratégie qui fonctionne et qu'ils vont continuer à exploiter pour faire croître le sentiment anti-occidental et international puisqu'il est difficile pour eux de remporter la bataille sur le plan militaire.» (N.B. l'entretien est très riche, j'en recommande la lecture.)

Ajoutons qu'il est également crucial pour les jihadistes de briser le lent cheminement de l'armée malienne depuis 2013. Il est vital, pour eux, de réduire à néant un semblant de fierté renaissante au sein de l'institution militaire malienne, mais aussi d'une partie de la population du Mali vis-à-vis de son armée. L'armée malienne doit devenir un sujet de honte, une mentalité de vaincus doit s'ancrer dans les esprits. En aucun cas les populations des villes - et encore moins celles des zones rurales dans le centre et le sud du pays - ne doivent reprendre confiance en leur armée. Les jihadistes ne veulent pas voir émerger une armée nationale relativement professionnelle et relativement capable. Un phénomène similaire se développe en Somalie où les Shabaab font en sorte de stopper de très modestes progrès des forces somaliennes (en visant notamment les officiers qui apparaissent comme étant les plus efficients).

Or, une attaque comme celle subie par les FAMa le 1er novembre est difficile à contrer pour peu qu'elle n'ait pas été anticipée correctement, que les « signaux » n'aient pas été suffisamment considérés. Problème du renseignement militaire déficient... Comme souvent, ce sont mêmes les jihadistes qui auraient bénéficié d'un avantage en la matière, des témoignages faisant état du survol du camp par un drone, un mois avant l'attaque. Il y a des défauts terribles, je ne le nie pas, je les dépeins aussi. Et c'est avec ces défauts que les militaires africains s'efforcent souvent de faire de leur mieux.

Une fois l'opération déclenchée, les jihadistes savent exploiter leurs atouts tactiques et valoriser les faiblesses de leurs adversaires. Le mode d'action est classique, reprenant les méthodes que j'ai décrites dans mon article BSS : tactiques, techniques et procédures djihadistes (Défense & Sécurité Internationalehors-série 64, Techno-guérillas - Anatomie de l'ennemi probable, février-mars 2019) : de l'attaque à l'heure du repas à l'utilisation de motos « en essaims » en passant par les tirs de mortiers. En profitant de l'effet de surprise et d'un effet de sidération (plus encore si une action-suicide a bien été menée), les éléments maliens ne pouvaient être que submergés. Ils n'ont pas été « mauvais », ils n'avaient simplement aucune chance. Les Américains ont eux-mêmes payés cher la virtuosité tactique jihadiste à Tongo Tongo le 4 octobre 2017. Les Maliens tués le 1er novembre 2019 n'étaient pas de mauvais soldats. Ils sont morts parce qu'une guerre très difficile se déroule, dans laquelle des coups sont également portés à l'ennemi.

Exposer que les soldats maliens - les soldats africains en général - sont capables de combattre efficacement, suggèrer de ne pas s'attacher à voir uniquement les faiblesses (sans pour autant les ignorer) et évoquer les qualités des armées africaines, leurs évolutions (y compris en matière de droits de l'homme), la valeur humaine de nombreux personnels, est pertinent.

(Photo : membres des forces spéciales maliennes à l'entraînement au Burkina Faso en février 2019 lors de l'exercice Flintlock 2019, Staff Sgt. Anthony Alcantar)