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Message personnel d'Hélène

Si vous faites partie de nos contributeurs Ulule de la première heure, vous n'avez peut-être pas vu passer le long message personnel qu'Hélène a posté hier soir sur son compte Facebook.
Nous vous proposons, si vous ne l'avez pas encore lu, de le découvrir ici, afin de pouvoir le relayer plus facilement à vos contacts.

Toutes nos excuses à ceux qui en ont déjà pris connaissance, mais nous sommes à moins de quatre jours de la fin de la campagne et nous essayons de trouver un maximum de relais.

Merci encore à tous !
L'équipe EHJ

Quarante mois…

C’est le temps que j’ai passé à faire vivre personnellement ma maison d’édition jusqu’à aujourd’hui, de façon bénévole et à temps plein, en plus de mon activité professionnelle « alimentaire ».
Quarante mois et près de 6 000 heures offertes aux livres, à leurs auteurs et à leurs lecteurs. Sans contrepartie autre que la certitude d’accomplir « quelque chose de bien ».

C’est le temps durant lequel j’ai mis ma vie entre parenthèses, au détriment de ma famille, de ma santé et, sans doute, de certaines illusions.

Car l’édition indépendante est un paradoxe permanent.
Elle exige de combattre dans une arène prévue pour les « gros » avec les armes d’un « petit ».
Elle requiert un degré de connaissance de ses contraintes et de ses pièges toujours plus élevé, toujours plus chronophage.
Elle demande (si l’on veut aller loin et développer son activité de façon crédible et professionnelle) de s’oublier littéralement : ne plus prendre de vacances, travailler 7/7, la nuit...

Il m’est arrivé de ne pas sortir de chez moi pendant trois semaines pour tenir la cadence de travail requise... Quand on y pense, c’est un peu absurde...

Si les plus gros éditeurs français peuvent se permettre d’éditer à perte 8 livres sur 10, en faisant avant tout leurs bénéfices sur les droits dérivés et sur les médias ou l’immobilier (entre autres sources de revenus) et pas sur les livres eux-mêmes, quand il leur suffit d’un auteur célèbre pour pouvoir payer ce que leur coûtent six autres dont les livres sont déficitaires et dont ils ne feront jamais la promotion, quand ils appliquent des principes qui datent d’un siècle… le petit éditeur indépendant, lui, lutte quotidiennement contre une grande contradiction : avoir les mêmes obligations qu’eux, mais aucun de leurs avantages.
Et surtout, avoir une marge de manœuvre bien plus étroite dans son activité, car il n’a pas le poids de la notoriété pour le soutenir...

Le monde de l’édition est complexe et souvent usant :

  • Les lecteurs lisent de moins en moins, veulent des livres toujours moins chers, des marque-pages, des cadeaux… mais se rabattent invariablement sur les quelque 10 000 titres qui représentent à eux seuls plus de la moitié des ventes annuelles (sur les centaines de milliers de livres disponibles aujourd’hui) en France.
  • Les auteurs, maintenus par l’édition traditionnelle dans un ensemble de « fantasmes » qui arrangent bien cette dernière, vivent dans une relation d’amour-haine et de fascination-répulsion vis-à-vis des éditeurs, sans comprendre grand-chose à la réalité du métier et à ses coulisses, entretenant de vieilles légendes et des aspirations irréalistes qui ont la vie dure. Voir passer régulièrement des messages qui mettent tous les éditeurs dans le même sac (celui des voleurs, profiteurs, nuisibles, etc.) à coup de lieux communs usés jusqu’à la corde est parfois insupportable.
  • La chaîne du livre est mal comprise, souvent méconnue.
    Là où tout le monde se lamente en chœur sur le sort des libraires, la réalité est loin d’être aussi simple.
    S’il est vrai les gros éditeurs leur imposent des conditions de vente complexes, que dire des chiffres qui suivent et qui concernent les petites structures fonctionnant comme la nôtre ?
    En gros, sur un livre à 20 € pour lequel il reste 10 € à partager (après déduction des frais de fabrication), 2 € vont à l’auteur, 2 € vont à l’éditeur et 6 € vont au libraire… 6 € pour nous avoir envoyé un mail de commande à la demande du lecteur.
    Et encore, quand il paye… Car s’il y a bien sûr de nombreux libraires formidables, tous ne le sont malheureusement pas.
    Chez EHJ, près de 1 000 € se baladent actuellement dans la nature, par retard ou défaut de paiement, plus de quatre mois après l’envoi des commandes correspondantes.
    Une peccadille pour un gros éditeur, une somme essentielle pour un petit.
    Il faut une patience inépuisable pour aller récupérer cet argent, facture par facture, sans avoir la moindre force de frappe juridique pour motiver ceux qui se font tirer l’oreille.
    Mais se passer des libraires, c’est être renvoyé dans le camp des « méchants éditeurs qui veulent étouffer les librairies en travaillant avec de grosses enseignes »… alors, on continue de fonctionner dans des conditions pourtant difficilement tenables pour nous.

Paradoxalement, les petits éditeurs qui se battent par simple amour du métier ont un degré d’exigence pour leurs livres souvent plus élevé que celui des gros.
Il est loin le temps où tous les livres des grandes maisons passaient par cinquante heures de préparation éditoriale. Aujourd’hui, l’esprit « discount » s’applique chez eux aussi, avec un traitement à double vitesse selon la notoriété de l’auteur et des retombées financières attendues.
Les phases de préparation sont souvent expédiées. D’où le nombre croissant de coquilles que l’on trouve dans certains titres des plus grandes maisons…
Le petit éditeur, lui, est attendu au tournant : pour établir sa réputation, sa crédibilité, il n’a pas le droit à l’erreur et doit fournir une production de qualité aussi excellente que possible, bien qu’il manque de temps et de finances.

Même en se reposant sur une logique dématérialisée d’absence de locaux professionnels, avec une équipe multi-casquettes qui « travaille à domicile » (et donc sans frais d’électricité, de loyer, etc.), l’équation est relativement simple : pour payer au moins un poste à temps plein + un correcteur additionnel + un graphiste + les frais administratifs + le budget marketing, etc. (la base minimale pour qu’une maison d’édition soit viable et professionnelle), tout en incluant bien sûr le reversement des droits d’auteur, il faut au minimum faire entrer 5 500 € tous les mois.

Soit pour nous (en moyenne) 1 800 livres vendus chaque mois, tous supports confondus (ne pas oublier que les distributeurs/diffuseurs prélèvent leur part).

Et (encore une fois, contrairement à une croyance populaire), c’est loin d’être simple, même quand on a un catalogue de plus de cent titres.
Car un auteur inconnu qui dépasse les 500 ventes sur un premier livre est rare.
Au sein de l’édition, personne n’a intérêt à s’en vanter et peu de personnes en parlent, mais c’est ainsi.
À 2 000 ventes, on est bon vendeur, à 10 000, on est « best-seller ».
Les chiffres de référence ont été revus à la baisse ces trente dernières années… car il faut bien s’adapter à la réalité du marché actuel (tout comme on nivelle le niveau du Bac par le bas pour garantir 80 % de réussite nationale, mais ceci est un autre débat…)

Les belles histoires qui fleurissent sur Internet à propos du numérique (ainsi que la confusion entre « tirages initiaux » et « ventes réelles » pour le papier) tentent de faire croire le contraire, mais la réalité est celle-ci : dans 90 % des cas, il faut plusieurs titres du même auteur, du temps et beaucoup d’énergie pour dépasser ces 500 ventes par livre.

Chez EHJ, plus de 35 % de nos livres ont franchi cette première barre, ce qui est un formidable résultat pour un petit éditeur.
Nous vendons aujourd’hui cinq fois plus qu’il y a deux ans, mais c’est encore un peu trop juste pour être viable.
Là où il nous faudrait vendre 1 800 livres chaque mois, nous oscillons actuellement aux alentours de 1 500, avec une progression constante depuis nos débuts qui accélère depuis six mois.
Il nous manque si peu de temps pour franchir ce cap, juste quelques mois supplémentaires...

Alors voilà, le bilan est simple : nous sommes pris dans un faisceau d’exigences contradictoires.

  • Il faut faire plus de bénéfices, mais sans augmenter les prix de vente.
  • Il faut (et à juste titre), placer les auteurs au cœur de la chaîne du livre sur le plan des royalties, mais sans en avoir tout à fait les moyens financiers, tout en les formant à ce qu’est réellement l’édition pour qu’ils deviennent de véritables professionnels qui avancent main dans la main avec nous.
  • Il faut faire le grand écart, en faisant partie des innovateurs, mais en préservant aussi la distribution traditionnelle, quitte à courir après les libraires pour être payé, tout en passant pour un ennemi à leurs yeux parce qu’on travaille parallèlement avec Amazon, Google ou iTunes et qu’on privilégie le numérique.
  • Il faut produire plus, mais sans perdre en qualité, en sélectionnant des textes à la fois vendeurs et originaux, en essayant de préserver la chèvre (exigences littéraires) et le chou (esprit bassement mercantile).
  • Il faut sans cesse renouveler le catalogue, ne pas perdre ses acquis sous peine de régresser, ne surtout pas s’arrêter et se demander pour quelle raison on est venu se mettre dans cette galère à l’origine, en se raccrochant à une seule idée : « ça en vaut la peine, ça en vaut la peine, ça en vaut la peine… »
  • Et il faudrait faire tout ça gratuitement...

On ne devient pas riche en étant petit éditeur indépendant, sauf grand coup de bol.
On rencontre de belles personnes, on reçoit deux cents textes par an, on en publie une bonne vingtaine, on passe des milliers d’heures à préparer des textes, à communiquer, à négocier, à faire des comptes d’apothicaire, à ajuster la trésorerie, à faire des compromis, à ne pas dormir la nuit, à se dire qu’on est presque à l’équilibre, qu’il manque juste encore un peu de temps, un peu d’énergie, un zeste de chance, un poil de reconnaissance… mais on ne devient pas riche.

Alors, à tous ceux qui se demandent encore pourquoi il est judicieux d’aider l’édition indépendante, à tous ceux qui cherchent sincèrement à comprendre pourquoi et comment nous en sommes arrivés à demander un peu d’aide chez EHJ via notre campagne Ulule… voici ma réponse : parce qu’il faut être fou pour faire ce métier dans ces conditions, sur le long terme.

Seul un gentil fou accepte de travailler ainsi, pas même pour la gloire, mais juste pour soutenir les rêves d’autres personnes (auteurs et lecteurs), en se disant qu’il est possible, petit à petit et patiemment, de faire la différence, avec de belles histoires originales qui tentent d’accorder succès critique et public. Mois après mois, livre après livre…

Et, lorsque cette folie n’est pas partagée, soutenue par d’autres rêveurs passionnés qui veulent croire en l’intérêt de la démarche, elle devient névrose.
Comme je n’ai pas l’intention d’imposer à mes proches une épouse, une fille, une sœur, une mère ou une amie potentiellement névrotique, je vais donc devoir faire un choix, très prochainement.

Je mènerai le bateau EHJ jusqu’à la limite du raisonnable, mais je n’ai pas la prétention d’avoir des « super-pouvoirs » et de pouvoir défier les réalités mathématiques ou sociales.
Parfois, il faut savoir admettre qu’on ne peut pas lutter contre un système qui marche un peu sur la tête, à moins de s’y perdre ou de renier ses propres valeurs.

Et donc voilà : il reste quatre jours pour notre campagne Ulule, malheureusement partie pour échouer.
Partie pour échouer, parce que, d’après les retours que nous avons eus, proposer aux gens d’aider pour aider, de soutenir pour soutenir n’est pas assez « vendeur ».
Ça manque d’attrait, ce n’est ni fun ni gratifiant.
Même pour un don de 5 €, il semblerait qu’il faille satisfaire un besoin plus matérialiste et personnel qui consiste à répondre à la question « oui, mais moi, quel est mon intérêt concret dans tout ça ? ».
Que répondre ?... Nous ne proposons qu’une belle aventure littéraire, des auteurs et des titres inédits, une promenade en dehors des sentiers battus... et pas un ticket pour aller voir le dernier Star Wars, pop-corn inclus, c’est sans doute ça le problème…

J’ai eu la naïveté de croire, en lançant cette campagne, qu’il était possible de compter sur le simple coup de pouce désintéressé de centaines de personnes, par principe, par philosophie, parce qu’on vit dans un monde dont la logique est effrayante et que ça fait du bien de croire en la solidarité… J’ai sans doute eu tort.

Je n’accuse personne et me contente de faire un constat, de me dire que c’est bien dommage, quand on pense au parcours effectué, à nos excellents résultats actuels et aux promesses qu’ils contiennent...

C’est la première fois de ma vie que je demande de l’aide. Ce sera a priori la dernière. Je ne suis manifestement pas assez compétente dans ce domaine. J’ai toujours été plus à l’aise avec l’exercice inverse...

On m’a demandé plus d’une fois si j’étais masochiste et pourquoi je ne me simplifiais pas la vie en me consacrant simplement à l’écriture avec M.I.A et en retournant monter des sites Web ou faire du copywriting pour mes clients, histoire de bien mieux gagner ma vie, de prendre des vacances tout en ayant la paix de l’esprit. C’est vrai, pourquoi ?

Parce que dans les moments où je me dis que ce serait drôlement plus simple, effectivement, je pense à tout ce travail qui aurait été accompli pour rien.
Mais surtout, je pense à tous nos auteurs, à leurs espoirs déçus, à ceux qui n’auront de fait pas les compétences pour se publier eux-mêmes et ne produiront peut-être pas d’autres livres, à ceux qui soutiennent cette maison quotidiennement parce qu’ils ont peur de la perdre, à leurs lecteurs qui attendent la fin d’une saga en cours ou un titre déjà planifié...
Ils sont près de 60 auteurs à compter sur l’équipe EHJ, à compter sur moi. Imaginer leur déception si la maison disparaissait me ronge, tout simplement.

Nous allons donc, jusqu’au bout, tenter de préserver EHJ, via d’autres plans B, C, etc. Mais si ces plans échouent aussi, l’évidence s’imposera : peut-être qu’on ne peut pas à la fois faire du bon, du bien, de l’équitable, du profitable et du long terme dans l’édition.
Pas sans un élan de soutien qui donne du sens à une telle démarche.

C’est ainsi que 7 petits éditeurs indépendants sur 10 ferment leurs portes avant d’atteindre cinq ans d’activité, parce qu’il leur manquait juste de quoi franchir le troisième cap, celui de la consolidation, auquel aucune structure n’échappe, malheureusement.

Mais surtout, parce que, en vérité, la plupart d’entre eux franchissent un océan de solitude pour se noyer à quelques kilomètres de la côte, dans l’incompréhension et l’indifférence quasi générales.

Merci à tous ceux qui auront lu cet article jusqu’au bout, ne m’en voulez pas pour sa longueur. Je crois que j’avais simplement besoin de faire ce que je ne fais jamais sur Facebook, d’habitude : parler sans retenue de mes sentiments.
Et pardon à tous ceux qui ont déjà contribué à notre campagne et nous soutiennent.
Mon message est une bouteille à la mer qui ne s’adresse bien sûr pas directement à vous et je vous remercie cent fois pour votre aide précieuse.
Hélène